Gustave sur France Culture

Émission d’Amaury Chardeau sur France Culture ce samedi 26 mars de 16h à 17h (podcast ultérieur, pas d’inquiétude !). Avec la contribution de votre serviteur, pour un regard personnel qui sort de l’Histoire de l’Art… Merci pour cette belle confiance.
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30 ans après la redécouverte de son œuvre, on ne sait toujours pas grand-chose de la vie du plus mystérieux des peintres impressionnistes, précurseur d’une peinture photographique aux perspectives audacieuses, mécène et collectionneur engagé, architecte naval visionnaire… mort brutalement à 45 ans.

Par Amaury Chardeau. Réalisation : Anne Perez-Franchini. Attachée de production : Claire Poinsignon.

http://www.franceculture.fr/emissions/une-vie-une-oeuvre/gustave-caillebotte-1848-1894-un-heros-tres-discret
Par ailleurs, une très belle exposition va s’ouvrir à Giverny (la maison de Claude Monet)

http://www.mdig.fr/fr/caillebotte-peintre-et-jardinier

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Les petits mystères de Gustave : 3) Mais qui est cet homme ?

Oui, qui est cet homme à la posture féminine et précieuse ? Le portrait date de 1877, année très prolifique pour Gustave. Le format est assez imposant, et surtout, il est horizontal ce qui est rare pour le genre. C’est que l’environnement est important : l’homme est calé dans un canapé cossu, dont le motif à rayure est rigoureusement identique à celui du papier peint derrière. Cela écrase l’espace, qui devient plan et graphique, renforçant du coup, la perspective du corps, traité lui avec profondeur. Ce décor indique surtout la personnalité et le statut du personnage : raffiné, élégant, sensible, à la mode, n’ayant pas peur d’une décoration « chargée »… Un collectionneur ? On jurerait être dans sa chambre, ce qui nous met, comme souvent avec Gustave, en état d’intimité avec le personnage. Mais ce qui surprend le plus pour l’époque, c’est la posture extraordinairement féminine de l’homme : jambes croisées, corps lâche enfoncé dans les coussins présenté en diagonale (aucune frontalité, donc) main fine prenant la cuisse (geste bizarre, assez sensuel), regard doux voire bonasse. Un peu comme si cet homme très passif était prêt à s’offrir…

A ce stade, un portrait peu ordinaire mais rien de vraiment mystérieux, tout au plus une observation magnanime du peu de virilité de son modèle… Il faut attendre un an pour que Gustave réalise un pastel véritable contre pied de son portrait :
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Construit comme une mise en abîme (le tableau dans le tableau), voici une confrontation stupéfiante ! La femme au premier plan est droite, rigide, sévère. son corps, installé dans un fauteuil se tient bien verticalement. Derrière, le portrait de l’homme posé sur le chevalet, alors qu’il est fini puisqu’encadré d’un lourd et présent cadre doré, répondant aux ors du fauteuil. Cadre et meuble enferment et mange l’espace de l’homme de façon agressive, renforçant aussi l’effet de diagonale initial. Ce qui étonne d’entrée de jeu est l’inversion manifeste des codes de genres du XIXème siècle : la femme est aussi (sèchement) masculine que l’homme est (mollement) féminin. Gustave s’amuse à cette inversion, qui fait prendre l’homme en pitié face à cette matrone autoritaire. Du reste, l’expression de son visage a changé : de bonasse et bienveillant, il devient renfrogné comme un enfant que l’on vient de réprimander.
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On ne sait rien de ces deux personnes, le premier portrait s’intitule : « portrait de Mr R. », titre préservant l’anonymat, juste l’initiale, quand le pastel : portrait de Mme X est strictement anonyme, lui. Mais Gustave s’amuse à faire valser les genres et les codes du portrait de façon manifeste. Il est, dans son groupe de peintre, le seul à s’y atteler.

Les petits mystères de Gustave : 2) Le soldat.

Nous avons ensemble, parcouru la vie et l’œuvre de Gustave, et je ne pense pas avoir de choses à rajouter… si ce n’est les quelques bizarreries dans ses toiles, que je n’explique toujours pas. Les trucs qui ne rentrent pas dans la boîte au moment de tout ranger. je m’en vais donc les livrer à votre sagacité, parfois en esquissant des pistes, parfois en posant juste une question.

Le deuxième mystère réside dans la présence forte puis l’absence totale de l’image du soldat. En 1871, alors en pleine formation, Gustave peint deux petits formats étranges : le Casin envahi de soldats et les sous bois des environs eux aussi, investis par ces hommes au costume coloré.
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Mais ici, au lieu de représenter l’ordre et la discipline, c’est au contraire l’irrespect (assis sur la balustrade du Casin) et la crudité du quotidien (soldat qui défèque dans les sous-bois, à l’extrême gauche ) des troufions qui étonnent.Gustave Caillebotte Militaires dans un bois detail Yerres
Quoi, Gustave le bien-élevé aurait-il goûté à cette vie vulgaire non sans délectation quand il fut mobilisé ? en tout cas, il s’amuse à nous montrer l’impensable et pourtant si naturelle scène. elle oriente d’ailleurs l’esprit à interpréter l’homme couché à côté comme se reposant alors qu’il pourrait être mort : on tire à l’arrière plan ! Gustave trouve dans ces hommes au costume criard, loin du noir bourgeois, un affranchissement des bonnes mœurs qui semble le séduire (il ne manquera pas un seul entraînement de réserve). et souvenez-vous, on retrouve un soldat, certes discret, dans la pantalonnade des castes sociales du Pont de L’Europe de 1876 (voir article précédent) :
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Peut-être y-a-t-il déjà l’envie de montrer le fessier masculin nu, et même en action si j’ose dire…

Gustave fera en 1881 un portrait en pied (plutôt rare chez lui ) d’un soldat anonyme puisque la toile est intitulée : « Un soldat » (image de Une). jeu de couleur de l’uniforme, fantasme personnel ? impossible de décider. C’est en tout cas, la dernière apparition picturale de ce personnage dans son œuvre.

Les petits mystères de Gustave : 1) Pourquoi peint-il si souvent les gens de dos ?

Nous avons ensemble, parcouru la vie et l’œuvre de Gustave, et je ne pense pas avoir de choses à rajouter… si ce n’est les quelques bizarreries dans ses toiles, que je n’explique toujours pas. Les trucs qui ne rentrent pas dans la boîte au moment de tout ranger. je m’en vais donc les livrer à votre sagacité, parfois en esquissant des pistes, parfois en posant juste une question.
La première question qui me tracasse à la contemplation de ses images est donc : Pourquoi peint-il si souvent les gens de dos ?

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Plusieurs pistes :

– C’est l’œuvre d’un homme voyeur qui veut que le spectateur surprenne le sujet comme lui peut le faire. Observer les gens de dos, c’est s’assurer de le faire à leur insu. D’où l’effet d’instant suspendu et d’indiscrétion.

– Il y a de l’érotisme à contempler un homme ou une femme à son insu. Le faire de dos, n’est-ce pas également un aveu d’un désir inversé ?

– Duranty disait en 1876 : « …avec un dos, nous voulons que se révèle un tempérament, un âge, un état social… » La silhouette de dos doit être aussi révélatrice de l’identité sociale, si le peintre est bon, du moins est-ce le sentiment du moment.

A vous de voir…

Gustave dans son jardin (partie 2 : le Petit-Gennevilliers).

Les frères Caillebotte se retrouvant seuls après les décès successifs des membres de leur famille, décident de vendre la propriété de Yerres pour vivre dans un appartement boulevard Haussmann. Il se passe trois ans avant qu’ils n’acquierrent, sous l’impulsion de Gustave, une maison dotée d’un jardin sur les bords de la Seine à côté d’Argenteuil au Petit-Gennevilliers. C’est surtout à deux pas de la base du Club de Voile de Paris. Je pense pour ma part, que Gustave a envisagé ce type d’achat dès sa décision de vendre Yerres, tant son besoin de jardin est primordial.
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Contrairement à Yerres, où tout est en place quand Gustave commence à peindre, le Petit-Gennevilliers est entièrement à aménager. Il faut deux-trois ans avant d’acquérir tous les terrains désirés par son propriètaire, et la maison elle-même est fondamentalement modifiée. Gustave entreprend sa propriété pour en faire le domaine qui lui correspond, comme Monet à Giverny. Bien à son image, confortable mais simple, le Petit-Gennevilliers va devenir le lieu de travail entre l’architecture navale et la peinture des fleurs et des bords de Seine, mais plus encore, le lieu où les amis peuvent séjourner dans une belle convivialité.
Le jardin, quant à lui, est aussi le reflet de son propriétaire. Austère en hiver jusqu’à la fin du printemps, avec ses parterres tirés au cordeau, il devient en été opulent et d’une densité végétale qui, dans ses toiles, tourne à l’étouffement.
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cette nature enfermante, on la voyait déjà dans les toiles du début à Yerres. Mais ici, plus de famille symboliquement asphyxiante puisque Gustave a fait de sa résidence, un espace de liberté et de convivialité où seuls, les amis et son frère Martial sont invités. C’est que Gustave qui peint au travers de ses visions urbaines et sociales plutôt le vide et l’absence, cherche sur la fin de sa vie à les combler avec ce qui fait son bonheur : les amis, les fleurs.Les uns comme les autres vont être solicités pour occupper toute la place, pour ne pas la laisser à cette terrible et redoutée absence.
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Imperceptiblement, l’angoisse d’une fin annoncée se précise, au détour d’une allée interrompue brutalement…
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Heureusement, il y a le refuge, l’abri qui protège les espèces exotiques : la serre chauffée qu’il fait construire peu de temps avant sa mort et qui lui permet de cultiver une novatrice et impressionnante collection d’orchidées. Il en tire quatre panneaux décoratifs pour la porte de la salle à manger, où toute la verve de son pinceau s’allie à son sens aigu de la composition :
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Les sublimes végétaux envahissent joyeusement et sensuellement l’espace rigide de la structure métallique, Anthuriums phalliques en bas, orchidées vaginales en haut… des thématiques chéries par Gustave.

Gustave meurt le 21 février 1894 après avoir peint une dernière fois son jardin. Il laisse inachevée une grande décoration pour la salle à manger, hélas abîmée et découpée en quatre panneaux étonnants de modernité :
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De simples marguerites disséminées au hasard de la composition, comme pour nous dire une dernière fois combien il nous aimait, nous les gens modestes (acquisition récente du musée de Giverny).