Une image de l'après 13 novembre bouleversante.

Ce n’est pas de Gustave dont je vais parler ici, mais je pense qu’il ne m’en voudra pas : je veux mettre de la lumière sur une image de l’après 13 novembre qui m’a bouleversé. Image et humanité, on ne s’éloigne pas trop du reste du blog.
Voici le texte que cette image (en une) m’a fait écrire :

C’est une photo de piètre qualité. Elle trahit le manque de lumière nécessaire à un temps de pose rapide. Elle est donc floue. Sans doute n’était-ce pas le propos de réaliser un cliché parfait. Comme si ce flou trahissait une urgence… Elle est apparue sur le net, peu de temps après les attentats du 13 novembre à Paris, comme tant d’autres. Noyée dans tant d’autres. On y voit six hommes, debout, alignés sur la première marche d’un large escalier blanc. La nuit qui envahit le haut de l’image découpe leur tête mais en gomme la netteté. Il doit faire un peu froid, ils portent des vestes, des blousons protecteurs. Ils sont jeunes, presque beaux… Ils devraient être beaux, ils ne sont que dignes, debout, jambes bien campées sur cet escalier de marbre. Les visages sont avenants, ils auraient pu sourire… Quelque chose les empêche d’en imposer, leur interdit tout narcissisme. Pourquoi posent-ils alors ?

Ils tiennent chacun une feuille de papier et une bougie. Cette source de lumière allume leur visage. Ils ont disposé ces petites flammes à leurs pieds, sur la première marche, comme l’éclairage d’un théâtre d’un autre siècle. De fait, ils sont illuminés par le bas et apparaissent un peu comme des fantômes dans une nuit urbaine. Il y a aussi un éclat de lumière crue hors champs, venu du sol, qui éclaire les marches et les pieds. L’effet est un peu spectaculaire. Ils tiennent leur bougie près de la feuille, pour qu’on puisse y lire les messages. Mais seul, le dessin affiché par le deuxième homme est perceptible. Un dessin apparu très vite après les tragiques évènements, un signe fort créé par un graphiste qui sait mettre en relation le sens et la forme. Il a combiné le symbole de la paix et la tour Eiffel. C’est puissant, simple, très lisible. C’est beau, presque classe. C’est vite devenu l’emblème de la solidarité avec les victimes parisiennes. Ça communique bien. L’homme qui tient le dessin regarde avec insistance l’objectif. Il veut montrer qu’il est porteur de ce signe. Qu’il le revendique. Comme tant d’autres ! Des milliers de clichés venus de toute la planète en soutien… Ses compagnons ont donc dans les mains des messages dans ce sens. Quelle est alors cette impression étrange d’une différence fondamentale avec le fatras d’hommages visible ad-nauseam sur la toile ? Dans les regards, ni tristesse, ni fierté, mais une solidarité extraordinairement dynamique et volontaire ! La compassion qu’on peut y lire est de l’ordre du partage, de l’appartenance ; comme si ces hommes invitaient tous ceux qui souffrent en France dans leur fraternité. Voilà : c’est une immense fraternité qui émane de chacun d’eux, et plus encore du groupe tout entier. Sans trahir d’émotions, sans discours d’aucune sorte, Une simple invitation : « Vous êtes des nôtres. » Alors on examine le premier panneau, déchiffrable avec difficulté : Duma est en deuil. C’est écrit en français. Pas de résistance, pas de paix et d’amour, pas de compassion excessive. Cette simple information : Duma est en deuil. Qu’est Duma ? Si l’on n’est pas au fait, on clique plusieurs fois devant son écran et on apprend. On apprend ce qu’est Duma. Ce qu’est devenu Duma ! Petite ville syrienne proche de Damas, cent dix milles habitants avant 2011. AVANT !

Duma fut un des foyers de résistance contre Bachar el–Assad lors du printemps arabe syrien. Duma est une des villes les plus bombardées du monde. Avec Alep, Homs… Tous les jours, des hélicoptères de l’armée syrienne jettent des fûts bourrés d’explosif sur les marchés, les écoles, les hôpitaux… Tous les jours, des snipers de l’armée ou de la police tuent au hasard des habitants de Duma. Duma est en deuil, certes ! Et depuis quatre ans ! Des enterrements incessants, quand c’est encore possible. Alors on comprend le détail qui gênait sans qu’il fût possible, au départ, de l’identifier : ces détritus sur les marches, ce sont des gravats. La ville est noire, privée d’électricité, et c’est peut-être un phare de voiture qui éclaire ces hommes ; quant au tas informe sortant à peine des ténèbres au fond de l’image, c’est le commencement des ruines, de l’univers de destruction qui est le paysage quotidien de ces hommes. Voilà six hommes qui installent comme ils peuvent, une petite mise en scène pour montrer leur solidarité aux victimes parisiennes, au milieu de leurs ruines, de leurs cadavres. Quel Français a allumé une bougie, réalisé une pancarte, créé un logo pour les martyrs de Duma ? Comment des hommes qui viennent de déjouer la mort, comme tous les jours, qui sont réduits à survivre dans un enfer absolu, peuvent encore se préoccuper des attentats perpétrés, si loin de chez eux, à Paris ? Soudain, je les trouve immenses, magnifiques ! Des colosses d’humanité et de générosité. Des héros dont la simplicité et la solidarité sont leurs superpouvoirs. Et je pleure sur leur solitude, l’abandon du reste de l’humanité qui leur sert de linceul, le mépris tant parisien que mondial qui ignore leurs souffrances. Leur incroyable dignité me cingle le visage. Je voudrais les aider. Des larmes d’impuissance. Qu’ils ne verront pas. Je veux leur dire mon admiration. Mais peut-être n’en ont-ils plus besoin à ce jour. Le flou les mange déjà. Peut-être ont-ils rejoint la cohorte des victimes de Duma qui se comptent en milliers ? Je garde leur image humide sur mon cœur. Je promets de ne jamais les oublier, d’être toujours fidèle à leur sublime humanité.

Merci aux hommes de Duma d’être aussi puissamment humains !

Gustave et les femmes : vers une affirmation de la bisexualité ?

Voilà quelques articles où je vous parle de Gustave Caillebotte, de son œuvre signifiante et secrète à la fois, et de sa vie. J’ai cité plusieurs fois le nom de Charlotte Berthier sans m’étendre davantage sur ce qui la liait à lui ; plus généralement, j’ai évoqué des éléments de la peinture de Gustave qui donnaient aux femmes un statut singulier pour l’époque, sans l’expliciter. Il est temps d’explorer cet aspect de la personnalité complexe de cet homme qui ne fait rien comme tout le monde.

Commençons par Charlotte. De son vrai nom Anne-Marie Pagne alias Anne-Marie Hagen alias Charlotte Berthier. Ce n’est pas vraiment un nom d’artiste, les « alias » étaient fréquents à l’époque et ne posaient pas de problème à l’administration. Toutefois, qu’une jeune femme de 17 ans s’y livre deux fois de suite laisse à penser qu’elle avait un tempérament (et peut-être un statut social) assez libre et indépendant. Charlotte aimait beaucoup la peinture, le théâtre, et devait frayer dans le monde artistique. Elle apparaît dans la vie de Gustave vers 1879, mais on ne sait rien de leur rencontre ni de leur vie. Il n’est même pas sûr qu’il ait fait son portrait. Ce dont on est sûr, c’est qu’à partir de l’achat de la maison au Petit-Gennevilliers (petit port de plaisance sur la Seine près d’Argenteuil) il la cantonne à sa gestion et reste parfois des semaines à Paris sans la voir. Il semblerait que Charlotte n’en souffre pas trop : elle est libre, Gustave lui paye tout ce dont elle a envie (par ailleurs, elle ne devait pas en abuser, ses plaisirs restant assez simples), et peut sortir comme bon lui semble. Dans les années 1880, c’est assez inédit et scandaleux.

Mlle Charlotte Berthier, 1883
Charlotte Berthier peinte par Renoir…
CAILLEBOTTE_Gustave_Lecture_de_femme_1880…et par Caillebotte.

La fin du XIXème siècle voit, grâce au progrès technique bondissant, un assouplissement des mœurs rigides du second empire. Mais si les nuits parisiennes peuvent être folles, les apparences sont farouchement préservées. J’ai montré dans Le pont de l’Europe (voir article : un pont classé « X ») que la femme d’une certaine classe (ne travaillant pas) qui ne tient pas le bras d’un homme pour sortir dans la rue est mal considérée, si elle est seule à sortir au théâtre, c’est pire. Gustave s’en moque. J’irai jusqu’à penser qu’il s’en félicite et je soupçonne chez ces deux-là, une complicité dans l’affichage de leur anticonformisme indécent. Ils ne se marièrent pas mais s’affichaient ensembles, avaient des vies personnelles solitaires puis se retrouvaient. Ils faisaient chambre commune au Petit Gennevilliers. Quelle modernité ! Toutefois, les sentiments de Gustave envers elle ne sont pas très expressifs, ni ceux de Charlotte d’ailleurs, et aucun des amis de Gustave ne parle vraiment de couple, de tendresse, d’attachement. Il a 32 ans quand elle en a 17, il pourvoit autant à son bien-être qu’à son éducation semble-t-il, et lui laisse après sa mort, une maison et une rente à vie, lui permettant de rester indépendante jusqu’à la fin de ses jours.
Charlotte était l’amie d’Aline Charigot qui deviendra plus tard madame Renoir. Grâce à sa correspondance, on sait que Charlotte était drôle et mettait en scène en quelque sorte, son inaptitude à la vie pratique et domestique. « Nous avions de très mauvaises place à La Puissance des Ténèbres. Heureusement, la pièce est à mourir d’ennui ». cite Pierre Renoir.
La liaison de Gustave et Charlotte a duré 14 ans. Un peu long pour une passade… J’en ai déduit qu’ils étaient amants mais libres d’avoir d’autres aventures en dehors. Masculines pour Gustave.

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Charlotte apparaissant dans deux tableaux de Gustave, montrant le jardin du Petit Gennevilliers. Une silhouette lointaine, légère, d' »agrément » si l’on veut être méchant !

Gustave bisexuel est une idée qui s’est imposée à moi une fois de plus en regardant ses tableaux : dans cette société hautement misogyne, il présente bien des fois les femmes à égalité avec les hommes. Mêmes positions, mêmes activités. Parfois même, il leur donne un statut privilégié : la femme à sa fenêtre semble bien plus entreprenante que son mari, et la femme lisant (Charlotte, à coup sûr) est immense par rapport à l’homme allongé derrière elle.
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Reste la sensualité. Autant les hommes dénudés des toiles de Gustave sont troublants de sensualité, autant les rares femmes nues sont peu engageantes. Une œuvre peut se présenter en pendant de l’Homme sortant du bain (1884), (le pendant, figure récurrente dans l’œuvre de Gustave) : Nu au divan (1880-82)
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La femme (Charlotte ?) est alanguie, son geste du bras tente timidement quelque chose de sensuel vers son sein mais du coup cache un peu le visage. L’angle de vue oblige au spectateur de voir en premier le pubis impudique, d’autant que la vue est en légère plongée. Mais ce qui surprend dans cette tentative d’érotisme, c’est que, contrairement à L’homme au bain, il règne un certain détachement, une douceur froide loin des femmes offertes et fantasmées de Gervex et Renoir (où la pilosité est absente !).

nude-2 Henri Gervex – Rolla (1878).585N09036_74QG6Pierre-Auguste_Renoir_-_Nu_couchéPierre-Auguste Renoir – Nu couché (1883)

Quand on est peintre à cette époque et qu’on veut vendre, glisser un tant soit peu vers la pornographie est de bonne guerre. Chez Gustave la femme, mise en objet sous l’œil du spectateur, n’inspire pas le désir mais plutôt la pitié. Il la montre fragile. On voudrait lui redonner ses habits pour qu’elle ne souffre plus d’être exposée de la sorte. Le fait que la scène se passe une fois de plus dans l’appartement de Gustave, sur le canapé tant de fois aperçu, la situe dans un quotidien dérangeant. Gustave avec son pinceau respecte les femmes, et s’il affiche la même misogynie que ses amis mâles (les réunions au café Riche étaient réservées aux hommes), il ne les méprisait pas comme Renoir qui traînait Berthe Morisot régulièrement dans la boue. Gustave ardent avec les hommes, protecteur, complice et léger avec les femmes ? C’est un portrait qui me semble juste.