Gustave sur France Culture

Émission d’Amaury Chardeau sur France Culture ce samedi 26 mars de 16h à 17h (podcast ultérieur, pas d’inquiétude !). Avec la contribution de votre serviteur, pour un regard personnel qui sort de l’Histoire de l’Art… Merci pour cette belle confiance.
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30 ans après la redécouverte de son œuvre, on ne sait toujours pas grand-chose de la vie du plus mystérieux des peintres impressionnistes, précurseur d’une peinture photographique aux perspectives audacieuses, mécène et collectionneur engagé, architecte naval visionnaire… mort brutalement à 45 ans.

Par Amaury Chardeau. Réalisation : Anne Perez-Franchini. Attachée de production : Claire Poinsignon.

http://www.franceculture.fr/emissions/une-vie-une-oeuvre/gustave-caillebotte-1848-1894-un-heros-tres-discret
Par ailleurs, une très belle exposition va s’ouvrir à Giverny (la maison de Claude Monet)

http://www.mdig.fr/fr/caillebotte-peintre-et-jardinier

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Une image de l'après 13 novembre bouleversante.

Ce n’est pas de Gustave dont je vais parler ici, mais je pense qu’il ne m’en voudra pas : je veux mettre de la lumière sur une image de l’après 13 novembre qui m’a bouleversé. Image et humanité, on ne s’éloigne pas trop du reste du blog.
Voici le texte que cette image (en une) m’a fait écrire :

C’est une photo de piètre qualité. Elle trahit le manque de lumière nécessaire à un temps de pose rapide. Elle est donc floue. Sans doute n’était-ce pas le propos de réaliser un cliché parfait. Comme si ce flou trahissait une urgence… Elle est apparue sur le net, peu de temps après les attentats du 13 novembre à Paris, comme tant d’autres. Noyée dans tant d’autres. On y voit six hommes, debout, alignés sur la première marche d’un large escalier blanc. La nuit qui envahit le haut de l’image découpe leur tête mais en gomme la netteté. Il doit faire un peu froid, ils portent des vestes, des blousons protecteurs. Ils sont jeunes, presque beaux… Ils devraient être beaux, ils ne sont que dignes, debout, jambes bien campées sur cet escalier de marbre. Les visages sont avenants, ils auraient pu sourire… Quelque chose les empêche d’en imposer, leur interdit tout narcissisme. Pourquoi posent-ils alors ?

Ils tiennent chacun une feuille de papier et une bougie. Cette source de lumière allume leur visage. Ils ont disposé ces petites flammes à leurs pieds, sur la première marche, comme l’éclairage d’un théâtre d’un autre siècle. De fait, ils sont illuminés par le bas et apparaissent un peu comme des fantômes dans une nuit urbaine. Il y a aussi un éclat de lumière crue hors champs, venu du sol, qui éclaire les marches et les pieds. L’effet est un peu spectaculaire. Ils tiennent leur bougie près de la feuille, pour qu’on puisse y lire les messages. Mais seul, le dessin affiché par le deuxième homme est perceptible. Un dessin apparu très vite après les tragiques évènements, un signe fort créé par un graphiste qui sait mettre en relation le sens et la forme. Il a combiné le symbole de la paix et la tour Eiffel. C’est puissant, simple, très lisible. C’est beau, presque classe. C’est vite devenu l’emblème de la solidarité avec les victimes parisiennes. Ça communique bien. L’homme qui tient le dessin regarde avec insistance l’objectif. Il veut montrer qu’il est porteur de ce signe. Qu’il le revendique. Comme tant d’autres ! Des milliers de clichés venus de toute la planète en soutien… Ses compagnons ont donc dans les mains des messages dans ce sens. Quelle est alors cette impression étrange d’une différence fondamentale avec le fatras d’hommages visible ad-nauseam sur la toile ? Dans les regards, ni tristesse, ni fierté, mais une solidarité extraordinairement dynamique et volontaire ! La compassion qu’on peut y lire est de l’ordre du partage, de l’appartenance ; comme si ces hommes invitaient tous ceux qui souffrent en France dans leur fraternité. Voilà : c’est une immense fraternité qui émane de chacun d’eux, et plus encore du groupe tout entier. Sans trahir d’émotions, sans discours d’aucune sorte, Une simple invitation : « Vous êtes des nôtres. » Alors on examine le premier panneau, déchiffrable avec difficulté : Duma est en deuil. C’est écrit en français. Pas de résistance, pas de paix et d’amour, pas de compassion excessive. Cette simple information : Duma est en deuil. Qu’est Duma ? Si l’on n’est pas au fait, on clique plusieurs fois devant son écran et on apprend. On apprend ce qu’est Duma. Ce qu’est devenu Duma ! Petite ville syrienne proche de Damas, cent dix milles habitants avant 2011. AVANT !

Duma fut un des foyers de résistance contre Bachar el–Assad lors du printemps arabe syrien. Duma est une des villes les plus bombardées du monde. Avec Alep, Homs… Tous les jours, des hélicoptères de l’armée syrienne jettent des fûts bourrés d’explosif sur les marchés, les écoles, les hôpitaux… Tous les jours, des snipers de l’armée ou de la police tuent au hasard des habitants de Duma. Duma est en deuil, certes ! Et depuis quatre ans ! Des enterrements incessants, quand c’est encore possible. Alors on comprend le détail qui gênait sans qu’il fût possible, au départ, de l’identifier : ces détritus sur les marches, ce sont des gravats. La ville est noire, privée d’électricité, et c’est peut-être un phare de voiture qui éclaire ces hommes ; quant au tas informe sortant à peine des ténèbres au fond de l’image, c’est le commencement des ruines, de l’univers de destruction qui est le paysage quotidien de ces hommes. Voilà six hommes qui installent comme ils peuvent, une petite mise en scène pour montrer leur solidarité aux victimes parisiennes, au milieu de leurs ruines, de leurs cadavres. Quel Français a allumé une bougie, réalisé une pancarte, créé un logo pour les martyrs de Duma ? Comment des hommes qui viennent de déjouer la mort, comme tous les jours, qui sont réduits à survivre dans un enfer absolu, peuvent encore se préoccuper des attentats perpétrés, si loin de chez eux, à Paris ? Soudain, je les trouve immenses, magnifiques ! Des colosses d’humanité et de générosité. Des héros dont la simplicité et la solidarité sont leurs superpouvoirs. Et je pleure sur leur solitude, l’abandon du reste de l’humanité qui leur sert de linceul, le mépris tant parisien que mondial qui ignore leurs souffrances. Leur incroyable dignité me cingle le visage. Je voudrais les aider. Des larmes d’impuissance. Qu’ils ne verront pas. Je veux leur dire mon admiration. Mais peut-être n’en ont-ils plus besoin à ce jour. Le flou les mange déjà. Peut-être ont-ils rejoint la cohorte des victimes de Duma qui se comptent en milliers ? Je garde leur image humide sur mon cœur. Je promets de ne jamais les oublier, d’être toujours fidèle à leur sublime humanité.

Merci aux hommes de Duma d’être aussi puissamment humains !

Les petits mystères de Gustave : 3) Mais qui est cet homme ?

Oui, qui est cet homme à la posture féminine et précieuse ? Le portrait date de 1877, année très prolifique pour Gustave. Le format est assez imposant, et surtout, il est horizontal ce qui est rare pour le genre. C’est que l’environnement est important : l’homme est calé dans un canapé cossu, dont le motif à rayure est rigoureusement identique à celui du papier peint derrière. Cela écrase l’espace, qui devient plan et graphique, renforçant du coup, la perspective du corps, traité lui avec profondeur. Ce décor indique surtout la personnalité et le statut du personnage : raffiné, élégant, sensible, à la mode, n’ayant pas peur d’une décoration « chargée »… Un collectionneur ? On jurerait être dans sa chambre, ce qui nous met, comme souvent avec Gustave, en état d’intimité avec le personnage. Mais ce qui surprend le plus pour l’époque, c’est la posture extraordinairement féminine de l’homme : jambes croisées, corps lâche enfoncé dans les coussins présenté en diagonale (aucune frontalité, donc) main fine prenant la cuisse (geste bizarre, assez sensuel), regard doux voire bonasse. Un peu comme si cet homme très passif était prêt à s’offrir…

A ce stade, un portrait peu ordinaire mais rien de vraiment mystérieux, tout au plus une observation magnanime du peu de virilité de son modèle… Il faut attendre un an pour que Gustave réalise un pastel véritable contre pied de son portrait :
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Construit comme une mise en abîme (le tableau dans le tableau), voici une confrontation stupéfiante ! La femme au premier plan est droite, rigide, sévère. son corps, installé dans un fauteuil se tient bien verticalement. Derrière, le portrait de l’homme posé sur le chevalet, alors qu’il est fini puisqu’encadré d’un lourd et présent cadre doré, répondant aux ors du fauteuil. Cadre et meuble enferment et mange l’espace de l’homme de façon agressive, renforçant aussi l’effet de diagonale initial. Ce qui étonne d’entrée de jeu est l’inversion manifeste des codes de genres du XIXème siècle : la femme est aussi (sèchement) masculine que l’homme est (mollement) féminin. Gustave s’amuse à cette inversion, qui fait prendre l’homme en pitié face à cette matrone autoritaire. Du reste, l’expression de son visage a changé : de bonasse et bienveillant, il devient renfrogné comme un enfant que l’on vient de réprimander.
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On ne sait rien de ces deux personnes, le premier portrait s’intitule : « portrait de Mr R. », titre préservant l’anonymat, juste l’initiale, quand le pastel : portrait de Mme X est strictement anonyme, lui. Mais Gustave s’amuse à faire valser les genres et les codes du portrait de façon manifeste. Il est, dans son groupe de peintre, le seul à s’y atteler.

Les petits mystères de Gustave : 2) Le soldat.

Nous avons ensemble, parcouru la vie et l’œuvre de Gustave, et je ne pense pas avoir de choses à rajouter… si ce n’est les quelques bizarreries dans ses toiles, que je n’explique toujours pas. Les trucs qui ne rentrent pas dans la boîte au moment de tout ranger. je m’en vais donc les livrer à votre sagacité, parfois en esquissant des pistes, parfois en posant juste une question.

Le deuxième mystère réside dans la présence forte puis l’absence totale de l’image du soldat. En 1871, alors en pleine formation, Gustave peint deux petits formats étranges : le Casin envahi de soldats et les sous bois des environs eux aussi, investis par ces hommes au costume coloré.
1871GustaveCaillebotteYerresLaColonnadeDuCasinCollect°privée
Gustave+Caillebotte+-+Yerres+Soldiers+in+the+Woods+

Mais ici, au lieu de représenter l’ordre et la discipline, c’est au contraire l’irrespect (assis sur la balustrade du Casin) et la crudité du quotidien (soldat qui défèque dans les sous-bois, à l’extrême gauche ) des troufions qui étonnent.Gustave Caillebotte Militaires dans un bois detail Yerres
Quoi, Gustave le bien-élevé aurait-il goûté à cette vie vulgaire non sans délectation quand il fut mobilisé ? en tout cas, il s’amuse à nous montrer l’impensable et pourtant si naturelle scène. elle oriente d’ailleurs l’esprit à interpréter l’homme couché à côté comme se reposant alors qu’il pourrait être mort : on tire à l’arrière plan ! Gustave trouve dans ces hommes au costume criard, loin du noir bourgeois, un affranchissement des bonnes mœurs qui semble le séduire (il ne manquera pas un seul entraînement de réserve). et souvenez-vous, on retrouve un soldat, certes discret, dans la pantalonnade des castes sociales du Pont de L’Europe de 1876 (voir article précédent) :
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Peut-être y-a-t-il déjà l’envie de montrer le fessier masculin nu, et même en action si j’ose dire…

Gustave fera en 1881 un portrait en pied (plutôt rare chez lui ) d’un soldat anonyme puisque la toile est intitulée : « Un soldat » (image de Une). jeu de couleur de l’uniforme, fantasme personnel ? impossible de décider. C’est en tout cas, la dernière apparition picturale de ce personnage dans son œuvre.

Les petits mystères de Gustave : 1) Pourquoi peint-il si souvent les gens de dos ?

Nous avons ensemble, parcouru la vie et l’œuvre de Gustave, et je ne pense pas avoir de choses à rajouter… si ce n’est les quelques bizarreries dans ses toiles, que je n’explique toujours pas. Les trucs qui ne rentrent pas dans la boîte au moment de tout ranger. je m’en vais donc les livrer à votre sagacité, parfois en esquissant des pistes, parfois en posant juste une question.
La première question qui me tracasse à la contemplation de ses images est donc : Pourquoi peint-il si souvent les gens de dos ?

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Plusieurs pistes :

– C’est l’œuvre d’un homme voyeur qui veut que le spectateur surprenne le sujet comme lui peut le faire. Observer les gens de dos, c’est s’assurer de le faire à leur insu. D’où l’effet d’instant suspendu et d’indiscrétion.

– Il y a de l’érotisme à contempler un homme ou une femme à son insu. Le faire de dos, n’est-ce pas également un aveu d’un désir inversé ?

– Duranty disait en 1876 : « …avec un dos, nous voulons que se révèle un tempérament, un âge, un état social… » La silhouette de dos doit être aussi révélatrice de l’identité sociale, si le peintre est bon, du moins est-ce le sentiment du moment.

A vous de voir…