Gustave dans son jardin (partie 1 : Yerres).

Je pensais avoir pratiquement tout dit sur Gustave Caillebotte, son œuvre, sa sensibilité… et puis je suis retourné il y a peu au musée Marmottant. Dans une ambiance bien de son époque, on peut voir accrochés aux lambris du salon trois de ses tableaux. Le plus impressionnant est peut-être ce bouquet de chrysanthèmes peint peu de mois avant sa mort et envoyé à Monet par Gustave, pour lui montrer ses talents de botaniste :
caillebotte059 caillebotte059détail
A première vue, un exercice d’observation au rendu exact, la rigueur de Gustave, ici, ne fait pas défaut. Mais en regardant en détail, on est émerveillé par la vivacité de la touche, notamment vers les feuillages qui papillonnent littéralement sous nos yeux. Le fourmillement des petites touches incisives mais légères, nous renvoie une belle sensation de vitalité ! Je me sens donc obligé de mettre en lumière ce pan de l’œuvre de Gustave, le plus grand en nombre de toiles, mais le plus discret, bien qu’il contienne lui aussi toute la volonté créatrice de son auteur : quand Gustave peint son jardin.

Déjà en 1872, Gustave apprend la peinture un peu dans l’atelier de Bonnat, et beaucoup dans la nature et le parc de sa propriété de Yerres. Il s’y essaye patiemment à traduire tous les effets plastiques et notamment les lumières, en privilégiant obstinément des sujets simples, d’une grande banalité. Tandis qu’il déserte les Beaux Arts où l’on apprend à peindre le Grand Genre (sujets antiques ou orientalistes), lui cherche à hisser le Sous Genre (paysage) au même statut et surtout, à en montrer la plus grande valeur plastique. Présenter des raboteurs de parquet tels des apollons participe de la même démarche que de trouver plus intéressant (comme pour ses amis Sysley et Pissarro) un coin de nature qu’une orgie romaine. Et à le proposer au public comme œuvre au moins équivalente. Il y a, chez Gustave, le constant besoin de briser les castes, les hiérarchies dogmatiques pour mettre les gens et les genres en situation d’égalité. Sans doute est-ce pour cela qu’il pervertit la perspective, vision totalitaire à point de vue unique, et qu’il s’intéresse de très près aux œuvres japonaises, qui proposent une vision aérienne en fausse perspective du type cavalière. Il pose cette influence comme un axe majeure de sa peinture dans son Intérieur d’atelier au poêle de 1872 :
Gustave_Caillebotte_-_Intérieur_d'atelier_au_poéle japonisme
C’est ici un réel manifeste : un héritage classique (le plâtre, le travail en atelier) combiné à une recherche de simplicité et de banalité (le vieux buffet, les pots, le balai) et puis, pour rendre le tout novateur, deux estampes japonaises accrochées très en évidence au mur, revendiquant cette vision d’orient qui ne hiérarchise pas. Il y a aussi au mur, un petit paysage discret et, sur le buffet, des fleurs dans un vase. La simplicité, Gustave la cultive dans son jardin, lui qui construit ses vues de Paris avec une sophistication époustouflante (voir articles précédents), et ce très tôt. Dans l’Yerres, effet de pluie (1875), il abolit tout sujet principal pour ne s’occuper que de révéler une pluie invisible (ou bien ce sont des insectes qui troublent l’eau ?) par les cercles qu’elle trace sur la surface de l’eau (l’exercice est par ailleurs très technique). Simplicité et immobilité que les extrêmes orientaux n’auraient pas reniées, pas plus que l’absence de centralité et cet angle de vue assez plongeant.
Caillebotte-Yerres-effet-de-pluie
Mais cette sorte d’haïku n’oublie pas de chambouler les règles de la construction en perspective : l’oblique trop pentue de la berge au premier plan, rendue rigide par son aménagement, n’est pas contrebalancée par celle du fond mais au contraire accompagnée dans le même sens. D’où une sensation de déséquilibre bizarre, qui oblige le spectateur à se réfugier dans la contemplation des cercles aquatiques. A moins qu’il ne préfère s’intéresser au vide de la terre-battue du premier plan. Le rideau d’arbres qui ferme tout lointain à l’arrière plan empêche en tout cas de contempler autre chose. La barque alors, seule horizontale du tableau ? Elle est tout aussi incertaine, puisque la poupe disparaît derrière les feuillages de la rive ainsi que son éventuel amarre. Elle ne sera tout au plus qu’errance au fil de l’élément liquide. Tout concoure à la fluidité figée dans un instantané. Du minuscule comme art majeur. Et le jardin comme terrain d’expérimentation offrant la plus grande liberté.
Aussi Gustave y organise des compositions répondant aux même préoccupations que ses toiles parisiennes. Il est très frappant de comparer les Raboteurs de parquet (voir article précédent) aux Jardiniers (1877).
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Comme les ouvriers de Paris, les employés du potager d’Yerres sont soumis à une tâche pénible et répétitive (l’arrosage des jeunes plans), enfermés dans les perspectives implacables des rangées de salade, de cloches et de haricots. Ici comme à Paris, un mur aliénant doublé de « barreaux-peupliers » définit le cadre où ils évoluent comme carcéral, tandis que leur travail les oblige à dénuder une partie de leur corps (les jambes et les pieds pour ne pas abîmer le sol). La solidarité s’exprime peu (après tout, ce sont des ruraux, peut-être moins enclins à exprimer leurs sentiments), mais le geste professionnel a quelque chose de charmant, et c’est ça qui vient troubler l’ordre établi de ce potager. cette eau qui gicle des arrosoirs, fait jaillir toute l’humanité contenue du jardinier. La solidarité est à chercher dans une autre toile, l’Autoportrait au chapeau de paille (1873),
1873_autoportraitoù l’on voit Gustave dans le costume d’un jardinier (chapeau et blouse blanche). Comme une petite révolution dans un jardin, puisqu’il choisit le parti des travailleurs plutôt que celui des utilisateurs, futurs consomateurs exigeants des légumes produits avec soin. Dans ce potager, la nature, dirigée par l’homme, devient aliénante, inquiétante.

Inquiétante, elle l’est aussi dans le Parc à Yerres (1875)
parc_yerres Un homme et un enfant marchent de dos vers le « Casin » (la colonnade de la villa) que l’on devine au bout d’une pelouse immense. L’effet de distance est accentué par le banc, volontairement trop petit par rapport aux personnages.Ceux-ci sont excentrés, comme rejetés par le parc, et ne sont équilibrés fragilement que grâce à un tronc nu et fin de l’autre côté de la toile. Au milieu se déploie, tel un monstre barrant l’accès, le parterre des pélargoniums flamboyant de rouge sang. Deux autres parterres aux teintes plus discrètes, participent avec lui à « manger » les allées courbes qui passent derrière. Se rendre au Casin prend l’allure d’une aventure folle et dangereuse, d’autant que la lumière grise et le rideau d’arbre qui ferme l’horizon en étouffant la maison ajoutent à l’effet anxiogène. Décidément, la nature pervertie est monstrueuse et terrifiante.

Pourtant, le jardin est toujours en quiétude, même si celle-ci est angoissante. C’est aussi le lieu de la famille réunie, puis des amis au Petit Gennevilliers. Mais à Yerres, chacun est seul au milieu des autres. On le voit dans Portraits à la campagne (1876) et Les Orangers (1878)
CasinCaillebottecaillebotte41
Le parc de Yerres est trop guindé de bonnes manières et l’on s’y ennuie souvent, tandis que les jeux nautiques de la rivière en bordure et à l’extérieur sont joyeux et dynamiques. périssoiresPérissoires (1877)
Est-ce pour cela que les deux frères vendent la propriété en 1879 ?

PS : une signature de Gustave aura lieu aux Mots à la Bouche (cliquez sur l’invitation) le mercredi 17 juin à 19h. L’occasion de parler de cet homme admirable…
http://www.swotee.fr/events/446996/rencontre-avec-xavier-bezard-autour-de-son-roman-gustave-mercredi-17-juin-a-19h
signature

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