Gustave et le voyeurisme : un manifeste du peintre.

Tout peintre est voyeur. Ce n’est pas un scoop, c’est une évidence, même à la fin du XIXème siècle : il observe intensément, relève dans la scène qu’il contemple ce qui lui sera sensible et nécessaire pour proposer sa vision du monde. Mais peu de peintres en ont fait le sujet même de leur œuvre. Gustave est de ceux-là.

Dans les tableaux si percutants de sa première période, l’activité des personnages principaux est… de regarder ! Regards intrigués ou lubriques dans le Pont de l’Europe (voir article précédent), sensuels et fraternels dans les Raboteurs (idem) ou les Peintres en bâtiment, supposés sentimentaux dans le Jeune homme à sa fenêtre et Femme à sa fenêtre… Quant aux promeneurs de Rue de Paris, jour de pluie, ils sont accaparés par quelque chose hors cadre susceptible de les faire entrer en collision tant leur attention est prise !
1880_portrait_homme_fenetre

1880_homme_chapeau_hautdeforme_assis_fenetre

regard balcon

raboteurs-regards

regard peintre

pont de l'E PEINTRE

pont de l'E têtes

regard Rue_de_Paris__Wet_Weather_(Caillebotte)

regard café

regard Baigneur_r

Mais que regardent donc tous ces acteurs de la vie parisienne ? Gustave ne nous le montre pas. Excepté dans la petite version du Pont de l’Europe, et dans les deux tableaux symétriques Homme/femme à sa fenêtre.
'On_the_Pont_de_l’Europe',_oil_on_canvas_painting_by_Gustave_Caillebotte,_1876-77,_Kimbell_Art_Museum

regards 2
Encore faut-il aller scruter la toile pour apercevoir l’objet qui les fascine !

Donc, celui qui regarde devient sujet d’observation à son tour, puisque son centre d’intérêt ne nous est pas donné. Le spectateur devient lui-même spectacle !

Observer, regarder, surprendre, mater… activité du bourgeois dilettante, bien à l’abri derrière son balcon, sa fenêtre… Mais parfois, la scène se joue dans sa propre maison. Des raboteurs viennent troubler la froideur de l’hôtel particulier, nous apercevons un déjeuner auquel nous n’étions pas invités…
luncheon
Alors, pour que nous ne restions pas lointain de ce monde d’ordinaire si distancier, Gustave nous prête ses yeux. Et nous assoit à sa place, à table, pour assister aux us de cette drôle de famille. Il ne s’arrête pas là : il nous précipite par un cadrage très serré au cœur de l’intimité d’une maison, comme si nous regardions par un trou de serrure.

ManAt%20HisBath0GustaveCaillebotte1884

L’effet est saisissant, le malaise est palpable. Nous sommes conduits à voir ce qui ne se montre pas. La stratégie du « trou de serrure » est la force de Gustave : même en extérieur, il cadre si serré qu’on jurerait regarder au moyen d’une lunette une scène anodine, devenue par ce procédé troublante. Le canotier en habit de bourgeois qui a dû attirer notre attention par ce fait, est si proche de nous que nous devons nous efforcer de ne pas fixer son corps, et par le jeu des lignes du bateau, son entrejambe.

G._Caillebotte_-_La_Partie_de_Bâteau

Gustave, en bon voyeur qui ne veut être pris, use de stratagèmes et d’outils performants. le miroir en est le plus notoire. La Femme à sa toilette, une de ses premières oeuvres, ajuste son corset de dos, nous frustrant d’un érotisme furtif. Gustave, grand seigneur, nous l’offre dans le reflet du miroir ! Dans un café, le miroir du fond, derrière le personnage qui regarde la scène hors-champs, nous permet justement de voir l’objet de son attention. sans être vu ni de lui, ni des joueurs regardés.
Femme-a-sa-toilette---de-Gustave-Caillebotte Femme à sa toilette 1873

untitled

Mais le piège peut se retourner contre son créateur : il y a un miroir en face du premier, et si la mise en abîme est évitée grâce au point de vue oblique, il devrait nécessairement renvoyer aussi l’image du peintre. Celle-ci est hors-propos dans la solitude des protagonistes, aussi Gustave se contente-t-il d’une pirouette : à sa place, bien au centre, trône son manteau !

Une échappatoire qu’il est impossible d’instaurer dans l’exercice douloureux de l’autoportrait ! Gustave, au regard si acéré, est obligé d’être voyeur de lui-même. Au vu du résultat, ce n’est pas une partie de plaisir, contrairement à un Egon Schiele prompt à l’autoérotisme, ou à un Claude Monet qui aime en imposer.
1875_autoportrait_dans_parc_yerres

1873_autoportraitCaillebotte_autoportrait_1889GC10caillebotte2

Le miroir, présent implicitement (nous ne voyons que le reflet de la réalité : Gustave est gaucher !) semble mentir éhontément à la restitution de l’image du peintre. Ce dernier a l’air souvent terrible, maigre et sec, comme si, offusqué d’être surpris par notre regard avide de lui, il cachait sa sensibilité derrière une dureté qu’il n’avait pas. Devant cette défiance, le spectateur embarrassé a envie de s’excuser… Un comble, quand on songe à toutes les situations impudiques dans lesquelles Gustave nous a jetés !

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2 réflexions sur « Gustave et le voyeurisme : un manifeste du peintre. »

  1. Vertigineux, zphyr, ton article sur le voyeurisme et le regard guidé par ta loupe sur les toiles de Gustave Caillebotte.

    Qui regarde ? Que regarde-t-il ? Que regarde-t-elle ? Qui regarde-t-il ? Qui regarde-t-elle ? Que regardent des « couples » dont on attendrait qu’ils se regardent ? Que peuvent-ils donc regarder avec cette intensité ? Qui donc peut regarder cette scène de telle façon ? Quel mystère caressent donc ces regards ? Par quel trou de serrure élargi le peintre regarde-t-il ? Au point de suggérer l’inatteignable obsession de quoi ? Et la nudité, c’est toujours d’autre chose que de la simple contemplation académique qu’elle nous parle, c’est du sexe ou du cœur logés au fond de l’œil qu’elle nous parle. Et les miroirs qui font se croiser des regards sans qu’ils se rencontrent jamais.

    A te lire, la peinture de Caillebotte devient constamment objet et sujet d’un désir trouble, ému, sensuel, sexué, troublé, menacé, tabou, le tout mystérieusement entremêlé.

    Avec une obsession : l’œil du pinceau nous donne à voir l’insaisissable. Le désirable fuyant, le désirable lointain, le désirable intouchable.

    Plus je lis tes pages de Yagg, zphyr, plus je mets une clef dans le trou de serrure qui t’a fait écrire Gustave.

    Il fallait donner un corps à cet œil douloureux, impuissant, maudit. C’est le corps du narrateur. C’est le désir qui prend chair enfin. Rambardes écartées, chemises habitées.

    Merci, grand aiguiseur du regard sur les vertiges de Gustave.

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  2. Voilà. Une sorte de jeu de chat et de souris constamment redistribué. La difficulté de se regarder en face, pour son physique, ou pour ce qu’on craint de voir se révéler ? Alors oui, j’ai rendu à l’œil son corps tout entier, pour qu’il puisse appréhender celui débordant de désir contenu de Gustave.

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