Gustave et les femmes : vers une affirmation de la bisexualité ?

Voilà quelques articles où je vous parle de Gustave Caillebotte, de son œuvre signifiante et secrète à la fois, et de sa vie. J’ai cité plusieurs fois le nom de Charlotte Berthier sans m’étendre davantage sur ce qui la liait à lui ; plus généralement, j’ai évoqué des éléments de la peinture de Gustave qui donnaient aux femmes un statut singulier pour l’époque, sans l’expliciter. Il est temps d’explorer cet aspect de la personnalité complexe de cet homme qui ne fait rien comme tout le monde.

Commençons par Charlotte. De son vrai nom Anne-Marie Pagne alias Anne-Marie Hagen alias Charlotte Berthier. Ce n’est pas vraiment un nom d’artiste, les « alias » étaient fréquents à l’époque et ne posaient pas de problème à l’administration. Toutefois, qu’une jeune femme de 17 ans s’y livre deux fois de suite laisse à penser qu’elle avait un tempérament (et peut-être un statut social) assez libre et indépendant. Charlotte aimait beaucoup la peinture, le théâtre, et devait frayer dans le monde artistique. Elle apparaît dans la vie de Gustave vers 1879, mais on ne sait rien de leur rencontre ni de leur vie. Il n’est même pas sûr qu’il ait fait son portrait. Ce dont on est sûr, c’est qu’à partir de l’achat de la maison au Petit-Gennevilliers (petit port de plaisance sur la Seine près d’Argenteuil) il la cantonne à sa gestion et reste parfois des semaines à Paris sans la voir. Il semblerait que Charlotte n’en souffre pas trop : elle est libre, Gustave lui paye tout ce dont elle a envie (par ailleurs, elle ne devait pas en abuser, ses plaisirs restant assez simples), et peut sortir comme bon lui semble. Dans les années 1880, c’est assez inédit et scandaleux.

Mlle Charlotte Berthier, 1883
Charlotte Berthier peinte par Renoir…
CAILLEBOTTE_Gustave_Lecture_de_femme_1880…et par Caillebotte.

La fin du XIXème siècle voit, grâce au progrès technique bondissant, un assouplissement des mœurs rigides du second empire. Mais si les nuits parisiennes peuvent être folles, les apparences sont farouchement préservées. J’ai montré dans Le pont de l’Europe (voir article : un pont classé « X ») que la femme d’une certaine classe (ne travaillant pas) qui ne tient pas le bras d’un homme pour sortir dans la rue est mal considérée, si elle est seule à sortir au théâtre, c’est pire. Gustave s’en moque. J’irai jusqu’à penser qu’il s’en félicite et je soupçonne chez ces deux-là, une complicité dans l’affichage de leur anticonformisme indécent. Ils ne se marièrent pas mais s’affichaient ensembles, avaient des vies personnelles solitaires puis se retrouvaient. Ils faisaient chambre commune au Petit Gennevilliers. Quelle modernité ! Toutefois, les sentiments de Gustave envers elle ne sont pas très expressifs, ni ceux de Charlotte d’ailleurs, et aucun des amis de Gustave ne parle vraiment de couple, de tendresse, d’attachement. Il a 32 ans quand elle en a 17, il pourvoit autant à son bien-être qu’à son éducation semble-t-il, et lui laisse après sa mort, une maison et une rente à vie, lui permettant de rester indépendante jusqu’à la fin de ses jours.
Charlotte était l’amie d’Aline Charigot qui deviendra plus tard madame Renoir. Grâce à sa correspondance, on sait que Charlotte était drôle et mettait en scène en quelque sorte, son inaptitude à la vie pratique et domestique. « Nous avions de très mauvaises place à La Puissance des Ténèbres. Heureusement, la pièce est à mourir d’ennui ». cite Pierre Renoir.
La liaison de Gustave et Charlotte a duré 14 ans. Un peu long pour une passade… J’en ai déduit qu’ils étaient amants mais libres d’avoir d’autres aventures en dehors. Masculines pour Gustave.

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Charlotte apparaissant dans deux tableaux de Gustave, montrant le jardin du Petit Gennevilliers. Une silhouette lointaine, légère, d' »agrément » si l’on veut être méchant !

Gustave bisexuel est une idée qui s’est imposée à moi une fois de plus en regardant ses tableaux : dans cette société hautement misogyne, il présente bien des fois les femmes à égalité avec les hommes. Mêmes positions, mêmes activités. Parfois même, il leur donne un statut privilégié : la femme à sa fenêtre semble bien plus entreprenante que son mari, et la femme lisant (Charlotte, à coup sûr) est immense par rapport à l’homme allongé derrière elle.
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Reste la sensualité. Autant les hommes dénudés des toiles de Gustave sont troublants de sensualité, autant les rares femmes nues sont peu engageantes. Une œuvre peut se présenter en pendant de l’Homme sortant du bain (1884), (le pendant, figure récurrente dans l’œuvre de Gustave) : Nu au divan (1880-82)
Hebergeur d'image

La femme (Charlotte ?) est alanguie, son geste du bras tente timidement quelque chose de sensuel vers son sein mais du coup cache un peu le visage. L’angle de vue oblige au spectateur de voir en premier le pubis impudique, d’autant que la vue est en légère plongée. Mais ce qui surprend dans cette tentative d’érotisme, c’est que, contrairement à L’homme au bain, il règne un certain détachement, une douceur froide loin des femmes offertes et fantasmées de Gervex et Renoir (où la pilosité est absente !).

nude-2 Henri Gervex – Rolla (1878).585N09036_74QG6Pierre-Auguste_Renoir_-_Nu_couchéPierre-Auguste Renoir – Nu couché (1883)

Quand on est peintre à cette époque et qu’on veut vendre, glisser un tant soit peu vers la pornographie est de bonne guerre. Chez Gustave la femme, mise en objet sous l’œil du spectateur, n’inspire pas le désir mais plutôt la pitié. Il la montre fragile. On voudrait lui redonner ses habits pour qu’elle ne souffre plus d’être exposée de la sorte. Le fait que la scène se passe une fois de plus dans l’appartement de Gustave, sur le canapé tant de fois aperçu, la situe dans un quotidien dérangeant. Gustave avec son pinceau respecte les femmes, et s’il affiche la même misogynie que ses amis mâles (les réunions au café Riche étaient réservées aux hommes), il ne les méprisait pas comme Renoir qui traînait Berthe Morisot régulièrement dans la boue. Gustave ardent avec les hommes, protecteur, complice et léger avec les femmes ? C’est un portrait qui me semble juste.

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4 réflexions sur « Gustave et les femmes : vers une affirmation de la bisexualité ? »

  1. Zphyr bonsoir
    Ton approche de Caillebotte est si troublante que je ne peux pas m’empêcher de réagir à presque tous tes articles.
    Je vais et je viens du « Nu au divan » dans l’article d’aujourd’hui à l' »Homme sortant du bain » que tu avais évoqué dans un autre article : même impression de quotidien dans ces corps qui viennent de se déshabiller, mêmes bottines, même chemise blanche… Avant l’amour ? Après l’amour ? En tout cas, on est dans le vécu. Y a du désir dans l’air.
    On a l’impression qu’on pourrait toucher ces corps pâles et que c’est justement la présence des détails vrais qui donnent envie de les caresser, le creux en haut de la raie des fesses de l’homme, la toison du ventre de la femme, laissée nature, pas maîtrisée par les ciseaux pour faire joli. Ils sont accessibles, ces corps, pas protégés par leur perfection, pas protégés de la mort non plus comme ceux de Renoir par la bonne chaleur estivale et leurs rondeurs de brioche blonde.
    C’est particulièrement net pour le nu féminin sur le divan à fleurs : cette femme, comme tu l’écris, est toute fragile dans son impudeur, toute tremblante de s’offrir. Mais au fond, le nu masculin, malgré sa stature, ses belles proportions et sa chevelure opulente, si on le regarde bien, le bleu des veines sous la peau fait aussi de lui un Apollon pâle et surtout pas un Hercule bronzé de palestre. Les contours des bourses entre les cuisses peuvent nous parler de fragilité autant que de désir. Il y a une menace sur la nudité dans la lumière plus froide que chaude des intérieurs de Caillebotte. La fragilité de ses nus nous fait passer du voyeurisme à la tendresse, du désir à l’envie de complicité ou d’amour : ses nus, on a envie de les prendre dans ses bras. On dirait qu’ils ont la chair de poule. Ils se défendent d’une fraîcheur ambiante : la main sur le sein de la femme, la serviette qui réchauffe le baigneur. Ils nous donnent envie d’aimer, si aimer c’est réchauffer l’autre et se réchauffer à l’autre pour que monte la tendresse ou le plaisir à deux.
    Encore une fois, Zphyr, on a envie de te rejoindre dans ton analyse et tes impressions. Dans le tableau de la femme lisant, l’homme qui lit contre le mur gris du fond de la pièce est allongé sur le même divan à fleurs rouges que celui du nu féminin, exactement le même divan !
    Et tout ça, ça nous dérange ! On comprend pourquoi les nus de Caillebotte te font parler de possible bisexualité. Avec toujours ce mystère insoluble chez les vrais bis : à qui la préférence, aux hommes ou aux femmes ? On a le droit de rester dans le ?
    Merci de nous ouvrir les yeux, zphyr, et d’avoir pas froid aux yeux.
    Bravo d’en avoir fait tout un roman.

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  2. Voilà. C’est impressionnant, Pierrot, tu es tellement dans le prolongement de ce que je tente d’expliquer, que tu arrives à conclure à ma place ! en mieux ! Je vais te laisser les clefs du blog si ça continue !
    Peut-être as-tu déjà lu le roman pour être à ce point au fait de l’expression de Gustave. je l’espère, en tout cas.

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  3. Bien sûr, zphyr, je l’ai lu, ton roman, et plutôt deux fois qu’une depuis lundi dernier.
    « Le protéger, toujours le protéger » ( page 272 ) : quand on t’a lu et qu’on s’est mis dans la peau du narrateur anonyme, on regarde autrement les nus de Gustave et la nudité.
    T’es fort, zphyr, de réussir un bouquin qui est à la fois un cours de peinture et un roman d’amour fou.
    Les clefs du blog, tu plaisantes, il m’arriverait ce qui est arrivé à Phaéton quand il a voulu prendre le char du soleil .
    Justement, il sent le soleil, ton roman, le soleil qui peut rien contre la nuit, juste la retarder, mais qui essaie quand même.
    Ton narrateur, dès les premières pages, dit à Gustave Caillebotte « regarde-toi, vis qui tu es, retiens le jour, retiens ta lumière, ta beauté, ton énergie, retiens tes pinceaux, tes voiles, tes orchidées, retiens la vie ». C’est un chant d’amour contre la mort du début à la fin. Amour de soi pour aimer l’autre.
    Respect, zphyr, à tes mots qui font qu’on se sent l’envie de créer et d’aimer, même si c’est pas simple de créer et d’aimer.

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    1. Waouh ! Merci… J’ai du mal à répondre après ça ! Mais tu soulignes le côté solaire de cette histoire et je veux préciser qu’il est vraiment présent dans beaucoup de toiles de Gustave. Témoin celle que j’ai mise en une : on sent la brise tiède, la caresse de ce soleil de printemps jamais accablant, toujours doux et un peu diffus. Solaire, Gustave l’était, mais sa part de nuit l’assaillait également. Une raison de plus pour moi de l’aimer tendrement.

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