Du vent et des nefs, Gustave et ses bateaux (partie 2).

Gustave construit donc les meilleurs bateaux de son époque, invente des améliorations décisives comme le lest extérieur (quille) et concourt sur des yachts portant des noms grivois ou dignes des pires plaisanteries potaches. Du progrès technique impliquant le plus grand sérieux et de la provocation immature ! Ce serait surprenant si on oubliait que c’est là toute la personnalité de Gustave. Souvenez-vous de son visage : un œil sérieux, un rieur. Souvenez-vous des énigmes goguenardes du Pont de l’Europe et des Intérieurs. La double nature de Gustave va trouver dans le nautisme, son meilleur terrain d’expression. Dans cet article, je vais m’aventurer dans les faisceaux d’intérêt plus secrets et intimes de Gustave, à savoir l’eau et le vent. Gustave les fait converger avec son engagement pictural ; mais à la différence de Claude Monet ou d’Auguste Renoir, il ne reste pas sur la rive à peindre les bateaux. Il monte dedans ! Et parfois, dans les canots, il fait monter le spectateur de ses toiles.

L’eau est l’élément le plus familier de Gustave, en tout cas elle est omniprésente dans son œuvre et ce depuis les toutes premières toiles. Il nous la montre dense, riche en couleurs avec une dominante verte qui permet la moquerie des critiques : « Ses ondes gazonnées ont la fraîcheur et la solidité d’une verte prairie avant la fenaison ; et ce qui ajoute encore à son agrément c’est que deux canotiers la labourent sans fatigue apparente avec leurs avirons. De rudes gaillards pour naviguer sur de l’herbette ! » écrit Louis Leroy dans Le Charivari.
La traduction plastique de cet élément liquide qui lui est vital, pose bien des problèmes à Gustave. On le sait puisqu’à la différence de ses collègues, il ne gratte pas ses toiles en cas d’échec, mais continue à superposer les couches de peinture jusqu’à l’obtention du résultat recherché. C’est toujours dans les zones aquatiques que l’épaisseur est la plus grande. Gustave veut saisir les effets de miroitement (autre figure de son œuvre : le reflet ) mais surtout, les dessins de la surface troublée, pénétrée par un nageur ou plus finement par une goutte d’eau ou la coque d’un bateau.

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Chez Gustave, l’eau est souvent glauque, grise si ce n’était le reflet. elle paraît lourde, pesante, les canotiers sont obligés de déployer une formidable force pour manoeuvrer vers où bon leur semble.

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D’une certaine manière, combattre l’eau, corps insaisissable mais résistant, est comme vouloir s’affranchir de la lourde mollesse bourgeoise, matérialisée par les volutes noires des rambardes de balcon. et comme pour ces dernières, le mieux est de passer par au dessus, d’y prendre appuis même, de la domestiquer. Alors Gustave va se passionner pour la ligne de coque de ses bateaux, privilégiant avec obsession leur stabilité pour les diriger à sa guise. Et l’étrave devient pointe de scalpel, ouvrant l’eau sans écume, pénétrant en douceur et en grâce le trouble liquide. Car parfois, il accueille des zones d’ombre inquiétantes, menaçantes.

ombre 2

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C’est à ce moment que les deux Gustaves, qui marchaient un temps main dans la main, vont devoir s’affronter : le technicien et l’artiste. en effet, jusqu’en 1887, l’association des deux fit merveille. l’aérodynamisme des courbes leur donnait en même temps efficience, grâce et élégance. Et plus encore pour l’homme qui s’intéresse à la surface de l’eau, à cette peau étrange entre les deux mondes, qu’il faut caresser pour y entrer avec finesse, et être, par cette alliance quasi charnelle, transporté. « Caillebotte se concentre sur les lignes d’eau, sur la partie la plus sensuelle, la plus esthétique de l’architecture navale » écrit Daniel Charles dans Le Mystère Caillebotte. Et si, relevant un défi, Gustave trace au brouillon les plans d’une machine à vitesse qu’il nommera Arriett (s’il avait construit cette fusée sur l’eau, le monde du yachting en aurait été bouleversé comme ce sera le cas sept ans plus tard par un architecte américain), il ne le finira pas tant la radicalité droite de l’étrave lui semble violente et moche. Le plaisir de Gustave réside dans la parfaite harmonie entre efficacité et grâce. quel programme sensuel !
arriett

Alors le vent. Cette force invisible qui gonfle les voiles et propulse le bateau. Ce mouvement à l’état pur, que l’on doit apprivoiser pour partir avec lui sans se laisser chavirer. Qu’on attend, aussi, sur la Seine trop calme. Passif impatient, il faut saisir le moment où, exposé à lui, on canalisera sa puissance pour une trajectoire libre. Pour jouir de sa liberté. Gustave a exploré la beauté d’un Éole bandant en concevant ses gréements. Aussi, au seuil de sa mort en 1892, il sort son chevalet, l’expose au vent et peint quatre petits et moyens formats sur le thème du linge qui sèche :
painting1caillebottekoln75b7ceadcd1afe41acd3caa5ab768946 Le quatrième tableau en collection particulière n’est pas reproduit depuis 1994 et donc indisponible.

Une ode à la liberté ! Comme si Gustave, enfin, voyait la possibilité de briser les rambardes noires, les pesanteurs sociales et était sur le point de s’envoler. Ce linge, retenu par un simple fil de plus en plus ténu si bien qu’à la fin il en devient invisible (dernière toile), finira immanquablement par se rompre. et la toile gonflée, gorgée de vent, comme une écume blanche, s’épanouira en volutes sensuelles. Car le linge est blanc ! Le terrible noir bourgeois et mortifère n’est plus, dans ces œuvres où la touche, elle aussi, devient aérienne (seulement un rappel obscur dans les frondaisons). et quel est-il, ce linge métaphore d’une liberté des sens ? des chemises d’hommes ! De soldats, semble nous indiquer le drapeau tricolore de la première toile. Des chemises viriles, pénétrées par le vent, qui montent étrangement en une vague puissante, avant de s’éparpiller dans une blancheur savoureuse. N’est-ce pas-là l’affirmation de l’identité de Gustave et, de ce fait, sa plus belle œuvre ?

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