Du vent et des nefs, Gustave et ses bateaux (partie 1).

Gustave, après sa querelle avec Degas et sa déception du groupe des impressionnistes, lâche la peinture… pour s’adonner aussitôt au yachting. Cette passion n’est pas nouvelle : c’est Monet qui amena Gustave au bord de Seine et Sisley qui lui fit découvrir la régate. Gustave, on l’a vu, a déjà une prédestination pour l’eau et les bateaux, aussi la navigation à voile le passionne très vite. Comme tout ce que fait Gustave est toujours fait « à fond », il devient en quelques années l’un des meilleurs régatiers et, pour ne pas en rester là, un architecte naval inventif et innovant. Lui qui fut un pilier du mouvement Impressionniste, devient tout naturellement, un pilier du nautisme français.

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Claude Monet – Voiles à Argenteuil. 1874

En fait, pour Gustave, il n’y a pas de différence d’approche entre la peinture et le nautisme. Dès qu’il s’investit dans un domaine, il prend le temps d’un apprentissage pragmatique, puis se lance dans des expérimentations en se donnant tous les moyens (achat et remorquage d’un brick américain), enfin, sur ces bases solides, il devient expert et fer de lance de ce sport balbutiant (meilleur régatier de France pendant plus de cinq ans), comme il le fut pour le mouvement impressionniste. Ces avancées techniques et audaces extrêmes ne manquent pas, hélas, de susciter, comme chez les peintres, discussions et jalousies. Les rancœurs qu’il génère l’atteignent de plein fouet parce qu’il ne les comprend pas ! Il œuvre, à chaque fois, pour que chacun puisse avancer avec lui. Il publie ses plans de bateau de sorte que d’autres concurrents puissent s’en inspirer. Mais il est le plus riche, et mettre beaucoup d’argent dans un prototype n’est pas à la portée de tout le monde. D’où les jalousies.

caillbotte-gustave-32Roastbeef représenté trois fois dont une avec Gustave dessus… par Gustave !
BRM156238 Les bateaux de Gustave, juste devant chez lui au Petit-Gennevilliers.

Cet homme au statut d’oisif en dilettante, est en fait un fou de travail ce qui lui vaut d’être qualifié d’ingénieur par les mauvaises biographies. Il fait tout avec sérieux, mais si on dresse la liste des domaines où il a investi argent et travail, Ils sont toujours à la marge de cette société avide de progrès : la peinture moderne, la régate, l’horticulture et avec son frère Martial, la plus complète collection de timbres du monde à l’époque. Des choses sans importance, où il tient à être parmi les meilleurs. En y réfléchissant longtemps, je me suis dit qu’il voulait exceller dans des domaines purement inoffensifs. Traumatisé par la guerre de 1870 et les canons géants allemands, puis la Commune, il ne voulait pas que sa contribution au progrès puisse devenir aliénante ou violente contre les hommes. Tous les hommes, et surtout, les ouvriers. Du reste, il faisait le plus de chose possible avec ses propres mains, ou se faisait seconder par des artisans talentueux. Jamais des machines.

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Chantier naval de Gustave Caillebotte. Construction de Roastbeef.

En cette fin du XIXème siècle,le petit monde du nautisme, éminemment masculin, est un espace de liberté où les convenances sont laissées à la porte. Dans mon roman, j’avais décrit le Cercle de Voile de Paris, dans un passage qu’il a fallu supprimer pour une question de rythme et de risque d’éparpillement. Le voici :

Nous rejoignîmes Martial, puis nous entrâmes rue Saint-Lazare dans l’immeuble du Cercle, le dernier angle du triangle vital de Gustave : Haussmann, Gennevilliers, Saint-Lazare. En pénétrant dans le salon principal, je me demandai comment j’avais pu y échapper aussi longtemps. Ce n’était pas par la décoration très nautique partagée entre maquettes de bateaux et peintures marines que je fus saisi, mais par l’étrange compagnie de tous ces messieurs (une seule femme dans le club m’a-t-on dit) parlant, ou plus exactement ne parlant que de navigation de plaisance. Pourtant, de par leur costume et leur mise, on savait presque distinguer ici des commerçants, là des notaires ou encore des employés, une assemblée des plus hétéroclites donc. Et puis quelques très riches bourgeois comme les deux frères, mais à leur exemple, ils ne désiraient qu’une chose, se fondre dans la masse et faire tomber les barrières apparentes des classes sociales.

Une autre chose me fascinait plus en rapport avec ma singularité. Ces hommes venus pour satisfaire leur passion et par la même occasion, échapper un temps au carcan familial, dans l’innocence de débats techniques animés, arboraient une virilité bien marquée. La barbe était de rigueur, l’attitude bien campée s’accompagnait sans que cela soit rare, d’un laisser aller discret comme un rejet du corps en arrière, presque avachi sur le dossier de chaise, les jambes écartées, position visiblement nécessaire à toute synthèse de réflexion. Cette démonstration de virilité toute populaire, ne glissait pourtant jamais dans la grossièreté. Il s’agissait-là d’une convivialité, une franche camaraderie, à l’origine de certains attouchements surprenants ( et qui me troublèrent quelque peu !) sans que l’ambigüité ne soit convoquée. On osait se toucher d’une main sur l’épaule, d’une tape amicale sur la cuisse ou même d’une embrassade en toute clarté de sentiments, simplement parce qu’ici, on avait rejeté toute forme d’étiquette et de bonne conduite guindée ; que l’amitié, l’intérêt commun et la discussion étaient libres d’expression. On n’hésitait jamais à palper son interlocuteur comme pour mieux l’imprégner des arguments avancés, bref, on s’autorisait un peu de sensualité dans la connivence des passionnés.

Toutefois, et c’était d’autant plus remarquable que j’avais encore en tête la houle des réunions de peintres, il n’y avait pas d’excès : de l’animation certes, la force des convictions en train de s’affronter, mais le fait que la régate n’était qu’un hobby pour tous, qu’aucun n’en dépendait pour nourrir sa famille, faisait que les divergences de vue ne s’achevaient jamais en conflits explosifs. Du reste, le verdict se donnait sur les plans d’eau, et le résultat de la course déterminait, plutôt objectivement, qui avait tort ou raison. Je compris, immergé dans cet attroupement, le bonheur de Gustave d’y être présent et de participer activement à son entrain. Je promenais mon attention de groupe en groupe, la séance ne daignant pas se structurer plus que cela.

Soudain, comme mu par on ne sait quel secret commandement, chacun vint se placer autour de trois tables rassemblées, tout en finissant d’argumenter. Le président Lucien Môre ouvrit alors la session du jour et les points mis en discussion s’égrainèrent à une vitesse gonflée par un bon vent. Les points de désaccord étaient, je le compris alors, plutôt débattus dans le premier temps de réunion, à l’allure informelle. Enfin, Gustave, en tant que vice-président me présenta. Il prit un ton assez péremptoire pour m’imposer, comme si la décision à prendre relevait de la plus haute importance. Je fus un peu gêné du changement de Gustave, même si je l’avais déjà vu user de son autorité en d’autres circonstances. Gustave m’épargnait dans notre relation ce pan de sa personnalité plus dur, aussi m’était-il assez fâcheux d’en faire l’objet ici. Toutefois, l’assemblée, coutumière des changements d’expression de son vice-président, ne s’offusqua pas de sa manière quelque peu impérieuse, et l’on fut on ne peut plus enthousiaste à l’idée que je pusse contribuer au nouvel almanach. Étonné, je me laissai aller au simple plaisir d’être avec ces hommes, me délectant au passage des quelques très beaux corps et visages, dans cette plaisante insouciance que tous tenaient avant tout à préserver.
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Gustave commence par acquérir des bateaux qu’il maîtrise de mieux en mieux, puis, avec ses amis, ils se mettent à les modifier et à les améliorer. Le premier qu’il destine à la course s’appelle « Condor ». Il en a passé commande au meilleur constructeur de bateau de l’époque. Ce clipper d’Argenteuil a pour caractéristique, plus de 96m² de voilure ! Après des essais infructueux, il fait faire ses voiles en soie pour qu’elles pèsent moins, ce qui lui coûte très cher. Mais il gagne. Dès les premières victoires, l’espièglerie de Gustave peut s’exprimer : Condor se nomme en fait Con-dort et pour le montrer, il peint sur sa plus grande voile, un chat endormi ! Quant à la coque, elle est ornée de fausses pierres pour faire « camouflage » !
gustave_caillebotte_la_seine_a_argenteuil_d5369360h Condor au premier plan devant Inès, peints par Caillebotte en 1882

Après vient « Cul-Blanc » qui gagne devant Condor. On imagine les articles de journaux obligés de mettre ces deux noms grivois en une !
Lorsqu’il invente la quille pour lester ces bateaux instables convenablement, Gustave appelle son bateau « La Pioche ». Quand il fait la démonstration de l’utilité d’une jauge de voilure au lieu de coque, il appelle le bateau qui le prouve « Thomas » comme Saint Thomas qui ne croit que ce qu’il voit. Il y a « Mouquette »aussi, à la féminité argotique ! Pour faire la nique aux anglais, il crée « Roastbeef » (bateau reconstruit par des passionnés et dont on peut juger, encore aujourd’hui, de ses incroyables performances).

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Enfin il construit « Dahud » pour les courses en mer et « Mignon » tant le bateau est beau. Malheureusement, Gustave meurt avant sa mise à l’eau. Il conçoit et construit en tout une vingtaine de bateaux de courses, plus des commandes pour la plaisance, devenant l’architecte naval qu’on s’arrache.Pour un amateur, ce n’est pas si mal !

DAHUT-lancement Lancement de Dahud avec lequel Gustave gagna surtout les régates sur mer.

Un très bon livre racontant l’épopée nautique de Gustave Caillebotte sur lequel je me suis appuyé pour cette partie de sa vie (n’ayant aucune connaissance marine) : Le Mystère Caillebotte par Daniel Charles.

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