L'homme sortant du bain : Gustave et l'homoérotisme.

Voilà quelques articles que je consacre à l’œuvre picturale de Gustave Caillebotte, mais en dehors de certaines pistes interprétables –et donc discutables- je n’ai rien révélé de consistant quant à l’érotisme et la sexualité de cet homme que j’ai placé au centre d’un roman gay. Et la question de revenir tarauder : « mais à la fin, Gustave aimait-il les hommes ? » La réponse officielle est simple : rien dans sa biographie ne permet de l’affirmer. Gustave, trop pudique, n’a rien laissé échapper de ses sentiments ni de ses aventures, ou bien il l’a fait devant des gens de grande confiance, qui ont fait leur sa discrétion.

Il reste que les indices, les thèmes de ses toiles mettent beaucoup de spectateurs d’accord sur leur charge homoérotique. On peut le nier et se cacher, pour les œuvres exposées avec ses amis impressionnistes, derrière son goût de la provocation qu’il affiche par ailleurs, et évacuer le problème. Le fait qu’il n’ait peint que trois fois une femme dans son intimité dont deux nus, un d’école et assez raide, l’autre en 1880 et plutôt étrange, (je reviendrai prochainement dessus), n’est qu’un élément permettant au plus le doute. Mais passé la date fatidique de 1881 et sa querelle avec Degas, Gustave n’expose plus. Du moins, n’en a-t-il plus l’intention. Sa production perd tout aspect provocateur. Elle consiste en des paysages, des natures mortes, beaucoup de portraits de ses amis… et ses bateaux. Puis sa collection d’orchidées. La peinture n’est donc plus une fin en soi, mais une façon de fixer ses domaines d’intérêt. Or, soudain, en 1884, Gustave peint ça :

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Je vois déjà venir les détracteurs : un nu masculin, ça ne veut rien dire. Oui, mais… pas celui-là !
Le nu masculin du XIXème siècle est courant mais très codifié. Il s’agit de héros antiques, de figures allégoriques ou alors d’études académiques. Il doit montrer la force masculine, la puissance d’une musculature normée et affirmée. Hors de question par contre, de montrer une sensualité ou un érotisme qui sont, par définition sexiste, réservés aux nus féminins.
Degas-femme-bainEdgar Degas – Femme dans son bain 1886. Le bain, domaine des femmes…

Certains peintres plus aventureux, ont tiré le thème antique vers des scènes plus quotidiennes, en partant d’une référence admise et en la transposant. Ça passe ou ça casse : Frédéric Bazille, jeune créateur du mouvement impressionniste mort –hélas- prématurément à la guerre de 1870, peint une scène de pêcheurs nus, qui se rapporte aux scènes de bergers antiques par sa composition. La toile est cependant refusée au salon de 1869 pour indécence !
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Frédéric Bazille Le pêcheur d’épervier (1868) et Pietro Vannucci Apollon et Marsyas (XVème siècle)

De fait, ce tableau est lui aussi sujet à interprétation : un homme nu, loin des canons académiques froids, tout en tension musculaire, s’apprête à jeter son filet en direction d’un autre plutôt alangui… Bazille préférait-il lui aussi les garçons ? certains le pensent. Ce serait amusant de constater que le mouvement impressionniste ait été créé et porté par deux artistes aux penchants homosexuels…

Revenons au tableau de Caillebotte. Un homme de dos, dans sa salle de bain, nu, se frictionne énergiquement avec une serviette. Une autre a déjà servi et git par terre à ses pieds. Ses vêtements sont posés sur une chaise et ses chaussures à côté. Il n’y a aucune magnificence ; tous ces détails ramènent la scène à la banalité du quotidien, à l’anecdote. Les traces d’eau laissées à la sortie du bain accentuent l’immédiateté, la furtivité de l’instant. Nous surprenons, de manière indécente, l’intimité de cet homme.
Hebergeur d'image homme au bain couiilles
Mais voilà que son corps, lui, échappe à la banalité. Son modelé, sa musculature non pas stéréotypée mais réaliste et très observée, son mouvement et la sensuelle carnation due à un pinceau qui caresse autant qu’il décrit, ne cessent de semer le trouble. Nous ressentons presqu’immédiatement le voyeurisme dans lequel nous a précipité Gustave. Pas d’échappatoire : tous les objets ramènent le regard à la partie nue de ce corps, à ce que les bonnes mœurs nous interdisent de contempler. Le dos est caché par la serviette, quand les fesses, bien rondes, sont au centre de l’œuvre. Et la stupeur nous saisit quand on aperçoit le scrotum dépasser à peine de l’entre jambe. Au prétexte d’une observation précise et sans tabou, Gustave nous met sous le nez (si j’ose dire !) les parties du corps masculin dont l’intimité ne peux que se muer en érotisme puissant. Tout bascule à la vision de ce petit centimètre carré sombre, qui offusque ou qui séduit. Et l’espièglerie de Gustave dans tout ça ? Hum… Considérons la baignoire et sa forme oblongue… phallique, en fait, qui se dresse et pointe vers ce corps de désir, corps-objet puisque nous ne voyons pas le visage de l’homme.

Une première version permet de confirmer ce ressenti : il s’agit d’une esquisse non signée, brossée très rapidement.

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L’homme est assis sur la chaise et s’essuie la jambe, la haussant de telle sorte que l’on puisse voir en partie ses organes génitaux (non figurés) si le bras ne les cachait à moitié. Le visage de l’homme n’est pas traité, on voit bien que cet élément inévitable pour une image réaliste, est un problème pour le peintre : le spectateur s’y attacherait plus qu’au corps. Gustave abandonne donc une pose pourtant plus esthétique, voire plus signifiante (ouverture de l’entre jambe… !) pour dépersonnaliser le corps de l’homme et l’offrir à voir comme objet de désir. En tant qu’homme gay, je veux bien avoir un esprit prompt à voir de l’homoérotisme partout, mais je ne vois pas comment on peut en faire l’économie ici !

Gustave ne montra pas cette toile. Il l’envoya quand-même à la cinquième exposition des XX à Bruxelles en 1888 où il était invité, mais la toile ne fut pas accrochée. Trop osée malgré l’avant-gardisme de la manifestation ? Pourquoi l’avoir peinte, alors ? Pour mettre à distance un désir qui le travaillait depuis longtemps, ou parce que ce désir est assumé et Gustave s’est soudain senti libre de l’exprimer ?

PS : cette image est entrée dans la culture queer, au point que Christophe Honoré en a tiré un film avec François Sagat, acteur venu du porno gay (c’est dire !).

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2 réflexions sur « L'homme sortant du bain : Gustave et l'homoérotisme. »

  1. Zphyr
    Jusqu’où ira l’aiguillon du désir dans ta lecture des toiles de Caillebotte ?
    Après le fouet de la queue d’un chien sur la blouse d’un peintre en bâtiment dans « le pont de l’Europe », voilà que tu fais maintenant un zoom sur la grappe sombre à deux beaux grains qui pend naturellement, sous les fesses, entre le haut des cuisses d’un « homme sortant du bain »…
    On s’y croirait vraiment dans cette salle de bain au plancher trempé, et on a envie d’être la serviette de cet Apollon descendu de son Olympe, pour caresser tout ce qu’il doit rester de mouillé…

    Ah oui, comme écrit Caballero, il n’a pas été peint qu’avec de la térébenthine ce nu-là, il y avait du sperme aussi dans le pinceau !

    Bon, j’arrête là, mais c’est ta faute aussi de nous mettre des images comme ça sous les yeux !
    Est-ce qu’il sera quelque part dans ton roman, cet attentat sublime à la pudeur ???

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  2. Pierrot, jusqu’où l’aiguillon du désir ? Mais le plus profond possible, bien sûr ! Et je ne me suis pas privé de caresser cette image dans mon roman jusqu’à l’orgasme. Ce n’est pas que de ma faute : C’est Gustave le peintre !! Mais pourquoi lui reprocherait-on de nous donner du plaisir ?

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