Un pont classé "X".

En 1876, Gustave Caillebotte a exposé à la deuxième exposition impressionniste Les raboteurs de parquet (voir article précédent) et obtenu contre toute attente, un certain succès. Mais surtout, il a su rendre la critique perplexe, désarçonnée par cette nouvelle façon de peindre, qui combine le symbolisme d’éléments pourtant très quotidiens, et des thèmes, la lumière, l’aspect « instantanée », empruntés à l’impressionnisme, alors que le tableau est mûrement préparé et composé. Fort de ce premier pas encourageant, le peintre travaille comme un forcené à la réalisation de trois toiles majeures, monumentale pour l’une d’elle (plus de 2m d’envergure), qu’il présente à la troisième exposition du groupe en 1877, et où son sens de la composition, sa technique de construction, son excellence dans les effets (pluies) vont servir une espièglerie qui se lâche. Il faut dire que Gustave fait preuve d’un sens de l’humour discret mais féroce, à retardement, et qu’il sème dans toutes ses activités. Il se réjouit d’ailleurs s’il provoque l’amusement : au printemps 1879, il écrit à Monet parlant de l’exposition impressionniste : « quant au public, toujours gai. On s’amuse beaucoup chez nous. »
Les trois œuvres sont à considérer ensembles, tant elles déclinent en variantes des thèmes identiques. Il s’agit d’une vue du Pont de l’Europe, des Peintres en bâtiments, et, pour la plus magistrale, Rue de Paris ; temps de pluie.

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Les trois vues sont géographiquement dans un prolongement : du pont on aperçoit la place de l’Europe qui est dans Rue de Paris, et dans le fond de ce tableau, on distingue la rue de Lisbonne où travaillent les peintres. Ces lieux se trouvant à deux pas de chez les Caillebotte. Dans ces toiles, contrairement aux Raboteurs, les points de fuites sont « classiquement » à mi-hauteur (yeux des personnages), central pour Rue de Paris, très à gauche pour les deux autres mais dans l’image. Seulement, s’ils y figurent, c’est pour créer des effets vertigineux à la limite de l’absurde ! Le plus singulier étant le « X » dessiné par les perspectives de la rue dans les Peintres.
peintres copieMais que regarde-donc ce peintre ?

Il les coince sur leur trottoir, de sorte qu’ils ne peuvent échapper à leur tâche. Toutefois, ces « bizarreries » sont observables sur le terrain, pour peu qu’on adopte le point de vue assez recherché de Caillebotte. Il s’est tout juste permis de petits arrangements pour parfaire son effet : élargissement de la rue de Lisbonne pour les peintres, redressement des rues du fond du pont de l’Europe pour mieux fermer l’horizon. Des détails. Pour le reste, la savante et machiavélique machine Caillebotte se déploie si pleinement qu’elle ne laisse aucun répit au spectateur qui interroge les mystères savamment construits de ses toiles.

Je vais me concentrer sur Le Pont de L’Europe, sans doute la plus puissante tant par son impact visuel que dans les voies d’interprétation qu’elle nous propose. C’est aussi celle qu’il a réalisée en premier. A vous de déceler dans les autres, quelques motifs explorés ici.

Hebergeur d'image

Le sujet est bien le pont, plus précisément l’écrasante structure métallique en « X » qui ferme durement le côté droit empêchant toute issue des personnages. Plus finement, la ligne du trottoir bloque elle aussi tous les personnages principaux dans cette bande, comme un couloir. Ces lignes perspectives très prononcées, déterminent un point de fuite au niveau de la tête du bourgeois à haut de forme. Il se retrouve donc au centre de tous les points de vue de toutes les attentions.
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Sans titre-Numérisation-01Dessin préparatoire.

Qui est-il ? Regardons bien ce visage : un grand nez, une barbe trop rare, un œil perçant, presque goguenard… Il est de tradition familiale d’affirmer que c’est un autoportrait de Gustave, et compte tenu de sa position et de son action, je pense qu’il est très raisonnable de le croire. Il a l’air grand mais c’est un leurre : il est bien devant la femme et donc, à peine plus grand qu’elle… comme Gustave. Il est bien habillé. Il ne fait rien de précis, se promène… et surtout il regarde !
pont de l'E têtes
La femme est prise un temps pour sa compagne : mais cette perception ne tient pas. Gustave n’aurait pas commis l’inconvenance de lâcher son bras pour la doubler. Non, cette femme plutôt coquette est seule. Et indépendante. C’est automatiquement à l’époque, une femme de mauvaise vie, une courtisane, une cocotte… une artiste puisqu’elle se promène seule. Mais si elle semble encore avoir ses yeux sur lui, suite à un jeu de séduction, Gustave, lui, ne la regarde plus. Elle a même l’air déçu. Gustave regarde fixement sur sa gauche, la rambarde métallique, les trains… ou plus précisément, l’homme qui est accoudé.
pont de l'E PEINTRE
Ce troisième personnage est un peintre en bâtiment (le même que dans l’autre toile ?). Un ouvrier, donc. Il porte son visage dans sa main, d’un air plutôt angoissé. À la vue des trains ? Il semble fasciné et effrayé par ce qui se passe hors de son « couloir », celui des piétons, tandis que celui des locomotives (le voyage, la liberté) reste inaccessible. Ce croisement est donc un leurre. On ne peut du pont que regarder partir les trains, pas monter dedans. Il y a aussi un vieil ouvrier de dos, les vêtements usés, qui s’en va ; un homme à chapeau melon dont seule la tête dépasse du cou de Gustave, et une série de badauds au spectacle des trains, que l’on devine plus qu’on ne voit. Ces personnages sont évacués, pour bien mettre en valeur le trio. Deux hommes, une femme, un ouvrier, un riche bourgeois, et au milieu la courtisane qui tente d’appartenir au monde du bourgeois (elle est très près du personnage). On entre ici dans le champs des interprétations, et je veux à ce sujet, rappeler qu’en livrant ma lecture des images de Gustave Caillebotte, je ne fais que répondre à son invitation d’y jouer. On peut pêcher par excès, mais on ne peut être accusé de trahir une œuvre dont le but est précisément de perdre le spectateur en conjectures. Cependant, je ne m’en tiendrais qu’aux éléments forts, autour des deux thèmes dégagés à la simple observation générale : le trio, les classes sociales.

Sur ce dernier plan, remarquons que les trois personnages ont leur tête alignée sur la fuyante de l’autre tablier du pont, à l’arrière, où l’on peut voir les structures en « X » de l’extérieur (voir l’image avec les lignes perspectives plus haut). Ils sont donc mis au même niveau, contrairement aux Raboteurs, celui du bourgeois qui regarde alternativement les deux autres. Première proposition subversive de Gustave, par son égalitarisme social. Du reste, il semble plus intéressé par un ouvrier loin de sa caste, que par la femme plus habituée des salons. Il manque une autre figure sociale marquante, peu de temps après la guerre de 1870 : un soldat. Il est de l’autre côté, en suivant la fuyante opposée et se rapporte lui aussi à la tête de Gustave. Mais il n’a pas l’importance des trois autres.
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Gustave est peintre. L’homme de la rambarde est peintre également, mais en bâtiment. pas de noblesse pour lui, et pourtant, un certain savoir faire technique. Les deux hommes sont donc les pendants l’un de l’autre, et Gustave nous le confirme par le jeu de deux triangles inversés (fuyantes et structure du pont) dont les pointes aboutissent vers le col de chacun. Col bleu/col blanc… Mais c’est Gustave qui est en sombre et le peintre en blanc !

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« Je suis un piètre peintre » ou « le travail d’un bon artisan vaut bien celui d’un rapin » semble être la pensée de Gustave. Belle modestie. Mais alors, pourquoi mettre cette femme qui elle, a le pouvoir de passer d’une classe à l’autre : c’est donner bien d’importance à une position sociale certes choquante, mais peu intéressante. La séduction n’est pas une manière digne pour Gustave de parvenir à sa réussite sociale . Toutefois cette femme est au centre. Et puis elle est coquette. Donc, la séduction est une composante essentielle de l’œuvre.

Observons à nouveau Gustave. Il marchait dans le sens commun : celui du « couloir », suivi avec résignation par les personnages de l’arrière plan. Tout à coup, il se tord, se vrille pour tendre son attention vers l’homme qui s’est arrêté, de profil, à angle droit de la trajectoire qu’il aurait due suivre et qui se dessine au sol, par les ombres. Cet homme fasciné, guide le regard de Gustave vers l’espace étrange, au delà des « X » du pont. Si l’on trace le cône visuel de Gustave, il se heurte à un de ces « X » avant de jouir du spectacle, comme si ce « X » le lui défendait.
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La répétition obsessionnelle des « X » du pont montre combien cette vision est réprimée. Que regarde donc Gustave, avec ce rictus pervers ? L’homme est de dos, penché en avant, fasciné et horrifié tout à la fois, désireux et figé. Il présente à Gustave… son postérieur ! Dans un mouvement léger de la blouse. Et que voit-on dépasser des quais ? Cheminées et soupapes aux formes phalliques ostentatoires, reléguées par les formes ajourées de la rambarde… Quand au rivet qui semble vouloir pénétrer sous la tête de l’homme… Qui a dit que Gustave aimait les formes masculines ?
ponts bites1

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pont de l'E PEINTRE

Mais nous avons oublié un personnage important, puisqu’il est au premier plan et permet, par sa dynamique, de nous intéresser aux trois personnages : le chien.
PONT-CHIEN
Le chien n’est pas de race, il n’appartient visiblement à personne. Il erre, en toute liberté et son axe est oblique, orienté vers Gustave. C’est sans doute cette liberté de flaner qu’aimait Gustave chez cet animal (voir article précédent). Mais dans la peinture ancienne, le chien figure pour symboliser la fidélité. Ici, il devient cynique ! Aucune fidélité dans ce faux couple (motif repris souvent dans les Intérieurs) quant au désir homosexuel… Justement ! La queue de l’animal semble effleurer la jambe du peintre, montrant l’objet du désir interdit. Et le cône visuel de Gustave n’est peut-être pas celui qu’on pense mais celui dessiné par la rambarde aux formes oblongues…
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Alors, la vapeur blanche de jaillir joyeusement de son tuyau tendu vers le ciel… Gustave suggère, Gustave n’affirme rien. Roublard, il aime piéger l’enquêteur amateur et l’embrouille dans un faisceau de pistes. Pourtant, tout est savamment mis en place à la manière d’un horloger. Gustave aime piéger la bonne morale dans des images qui ne se révèlent qu’à force d’observation longue et réfléchie. Pourquoi pas ici avoir voulu exhiber au tout Paris sa déviance scandaleuse, sans pour autant que personne ne soit dans la possibilité de s’offusquer ? Alors on reprocha à Gustave sa folle perspective… déviante, elle aussi ?

Un site très intéressant à ce sujet, même si l’idée de l’affirmation de l’homosexualité (au moins latente) de Gustave pose décidément problème aux hétéros : http://artifexinopere.com/?p=859

P.S.
Il existe une variante du Pont de l’Europe, moins riche en thèmes, mais peut-être plus belle plastiquement :

'On_the_Pont_de_l’Europe',_oil_on_canvas_painting_by_Gustave_Caillebotte,_1876-77,_Kimbell_Art_Museum

L’image est frontale. Trois hommes devant le spectacle interdit : l’un s’en va (trop effrayé ?), le deuxième hésite, le troisième ne peut se décoller de ce qu’il observe. Ils n’occupent que le tiers gauche de l’image, le reste est envahi par la structure en X, avec une zone qui n’est plus humaine. C’est l’univers de la machine. Mais cette fois on voit, au travers des espaces laissés par les poutres de fer, ce que les hommes regardent : un jet de vapeur blanc au milieu des structures métalliques qui ferment l’horizon (Halle de la gare). Un jet de liberté dans le gris carcan de la société de cette fin du XIXème siècle ?

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2 réflexions sur « Un pont classé "X". »

  1. Bonjour Zhyr
    A lire ton article sur « Le Pont de l’Europe », on a envie de t’avoir comme prof, un prof qui inquiète et désarçonne autant qu’il est savant pour apprendre à ses élèves à regarder autrement un tableau.

    Mais, après tout, ce blog sur Caillebotte est de plus en plus les deux : plaisir d’apprendre et plaisir de se laisser déboussoler.
    Ton tracé des perspectives montre combien peut être calculé ce qui a l’air le plus naturel.
    Ce tracé souligne que tous les horizons sont bouchés dans ce tableau : la rue laissée de côté par le choix du cadrage, la belle coquette dépassée par le bourgeois sur le trottoir, les X gris démesurés du pont qui ferment l’évasion possible, sauf peut-être par le regard pour le bourgeois et le peintre en blouse blanche, blanche comme la vapeur des trains…
    Finalement, le plus libre du tableau, ça serait pas le chien ? Tout droit sorti de l’oeil du peintre qui a cadré son tableau ? Flânant à contre-courant ? Caressant de sa queue bien droite la blouse du peintre ? C
    Ce tableau bourgeois, quand on te suit, Zphyr, il dirait, l’air de rien, que la vraie liberté, le vrai voyage, il faut les chercher dans ce que semble voir l’oeil du bourgeois, où convergent les lignes de fuite que tu dessines, et ça, c’est un mystère : des cheminées qui fument ? Une queue d’épagneul croisé qui caresse une blouse d’ouvrier peintre ?
    D’accord, Zphyr, un pont classé « X » mais avec toi comme décodeur.

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  2. Bonjour Pierrot.
    Ah, comme il est bon de se savoir compris ! Et comme il est bon de savoir Gustave compris ! Ce qui n’est pas une mince affaire, comme tu vois… Mes élèves n’en sont pas à ce degré d’investigation, et j’aime sur ce blog, allez plus loin qu’un simple cours d’histoire des arts. Ce n’est pourtant pas chose aisée : l’écrit est plus long à mettre au point que l’oral !
    Tu soulignes à juste titre la recherche de liberté de Gustave. Oui, elle s’exprime par le chien. Souvent chez Caillebotte, les personnages sont intrigués par quelque chose hors champs, invisible pour le spectateur. A chaque fois, on sent que ce qu’ils regardent pourrait être de la plus haute importance pour eux : le jeune homme à la fenêtre et la femme, les passants et le peintre des trois toiles citées ici, les hommes du balcon dont je parlerai ultérieurement. Ce quelque chose est ferment de leur liberté. Toute sa vie, Gustave a lutté pour que la sienne et celle de ses proches soient immenses. Il le dit dans ses toiles, jusque dans ses dernières années. Le tableau, espace de liberté. Ai-je mentionné qu’il a peint beaucoup de fenêtres ?

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