Tomber amoureux de son personnage ?!

Gustave avait un sacré talent. Gustave était généreux ; riche mais généreux. Gustave était humble, « …pensant aux autres avant de penser à soi. S’il arrivait de penser à soi ! » écrivit un de ses contemporains. Il n’avait prévu de mettre aucune de ses œuvres dans le legs fait à l’état. C’est Renoir et son frère Martial qui y ajoutèrent Les raboteurs et Les toits sous la neige. Gustave était remarquablement intelligent, cultivé. Il a conçu et construit des bateaux si novateurs qu’ils restèrent inégalés longtemps après sa mort. Il était sportif aussi… Champion incontesté de régate et ce au niveau international. Gustave était espiègle : il aimait provoquer par un humour grivois indigne de sa condition. Il gagna nombre de régates sur des bateaux aux noms aussi stupéfiants que « Con-dort » ou « Cul-Blanc » !

Au fur et à mesure que je glanais des témoignages, des éléments de biographie sur lui, je me rendis compte qu’il me troublait de plus en plus ! Gustave était petit, sanguin. Il virait au violet lors de ses régulières colères… qui n’atteignaient personne : seulement les idées. Gustave ne combattait que les idées. Il aimait les gens, il aimait le travail bien fait… il aimait les ouvriers. La force des Raboteurs de parquet réside dans sa façon de les donner à voir comme les nouveaux Apollons. Il y a beaucoup d’hommes dans ses peintures… et quelles poses ! Il fallait bien que la vue d’un homme le troublât un peu pour qu’il les peignît de si tendre façon…

Gustave était fragile. Il ne supportait pas le désaveu de tout ce qu’il mettait en place pour que chacun puisse donner le meilleur de lui-même. Il donnait tout au groupe qu’il avait intégré : si ce groupe le désapprouvait, il en était terriblement affecté. Gustave ne devait pas s’aimer beaucoup. Il a allongé sa figure toute ronde dans ses autoportraits, il ne souriait pas. Il avait un grand nez. Aucune photo de profil… Il avait aussi deux yeux extraordinairement différents : l’un qu’une paupière rendait rieur, l’autre triste.

Hebergeur d'image

Quelques (trop rares) photos de Gustave :

CHT233761Un jeune homme prêt à en découdre avec l’académisme !

photos caillebotte2Gustave faisant semblant de boxer : la seule photo où il rit ! Et la seule où l’on voit son grand nez…

carricature Caillebotte…grand nez que les caricaturistes de l’époque n’ont pas raté ! Mais pour moi, même comme ça, je le trouve beau !

img_0010Gustave sur la plage de Saint-Malo : un corps svelte, un geste sûr… et le goût du jeu !

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VTS_01.0001-005 (2)Deux photos qui se trouvaient dans l’album de famille. Il porte un petit chien sur ses genoux. Celui de Charlotte ? Gustave aimait les chiens, en a eu toute sa vie et les a peint parfois. Il a l’air inquiet sur la première. Il est mélancolique et..bienveillant sur la deuxième. Je le trouve sur ces deux clichés extrêmement émouvant. J’ai envie de le prendre dans mes bras et d’apaiser ses angoisses!

VTS_01.0001-005Voilà une photo très bizarre : Gustave à 20 ans… déguisé en femme ! Mon éditeur a découvert cette photo quand nous en étions aux ultimes corrections du roman et m’a demandé de l’y inclure, comme questionnement de l’identité de Gustave. Il devait plus s’agir d’un pari, mais certains sont troublés par cette étrange femme aux anglaises impeccables !

Caillebotte-accueilGustave dessinant ses plans de bateaux dans son atelier du Petit-Gennevilliers. Photo prise par son frère Martial. Au fond, ses œuvres qui semblent oubliées, négligées.

caillebotte_foto_place_du_louvreEncore une photo de Martial : Gustave, devant le Louvre où il désire faire entrer sa collection impressionniste, tandis que lui est accaparée par sa chienne « Bergère ». Il a beau être en costume de grand bourgeois, cette attention envers l’animal le rend tout à coup simple et humble. Martial a réussi là un très beau portrait de son frère.

Et moi je l’aime ! C’est très étrange ! Comment peut-on être amoureux de son personnage ? Bien sûr, Gustave a vraiment existé, mais c’était il y a plus de cent ans, et les renseignements sur sa vie ne sont pas très abondants. Il reste les images… Je l’ai fabriqué en partie, ce Gustave ! J’ai extrapolé, deviné, supposé tant de morceaux de lui… Alors pourquoi je pleure encore, quand je relis le passage que j’ai écrit sur son enterrement ? Et tous ceux où Gustave se débat contre lui-même, sa caste, son identité, pour ne pas se battre contre les hommes ? Oh ! Comme je l’ai consolé après sa querelle avec Degas ! Comme c’était bon de le serrer dans mes bras de papier!

Alors, il y a eu l’amour des corps… Et le mien s’est tendu plus d’une fois à l’écriture des ébats de Gustave, toujours à se donner dans une perfection stylistique pour offrir le plus de plaisir possible à ses partenaires. Je n’ai voulu aucune censure : s’il y a de l’érotisme dans mon roman, c’est parce que cet érotisme fait partie de la vie ! Compte-tenue de la sensualité de certaines de ses peintures, Gustave devait être un grand jouisseur. Je l’ai séduit aussi : j’ai ourdi un stratagème pour le révéler à lui-même, à son amour des hommes… Mais ça ne lui a pas suffi ! Il a développé un tel appétit des autres…

Quand je regarde des photos de Gustave, je dois m’empêcher de les caresser ! J’y vois tant de douceur et de mélancolie… de la bienveillance aussi. Pourtant, au premier abord, il a l’air si sévère ! Il faut le regarder mieux, il faut voir la dévotion de son frère Martial pour comprendre quel compagnon il devait être ! Même lors des corrections de mon texte, tâche fastidieuse et Ô combien pragmatique, je me suis surpris au détour d’une phrase, à rêver de ses bras…

Je me suis sérieusement posé des questions sur ma santé mentale. Mythomanie ? Des amis m’ont rassuré : pas plus que n’importe quel auteur littéraire… Ils trouvaient cette aventure plutôt belle, en aucun cas dangereuse… Et mon compagnon n’était pas jaloux, alors…

Je ne sais pas si Gustave a eu des aventures homosexuelles ; s’il a franchi le terrible pas d’accomplir ses désirs. S’il a vécu en concubinage avec cette très jeune femme, Charlotte Berthier, pour qu’elle gère sa maison ou s’il y a eu des sentiments entre eux. Aucun contemporain ne se prononce à ce sujet. Mais il est sûr qu’il a donné beaucoup d’amour. Maladroitement, discrètement, mais tellement. La foule était immense à son enterrement. Il n’aurait pas cru que c’était pour lui…

J’ai voulu écrire tout ce que cet homme admirable méritait de recevoir à son tour. Je me suis glissé dans la peau d’un narrateur fou amoureux de lui, et qui tente de lui donner accès à une vie de chair et de sentiments propices à conjurer, à repousser la mort que Gustave redoute tant. Aujourd’hui encore, quand j’admire son œuvre, je vois des images : je le vois peindre, espérant qu’à l’achèvement de la toile, il voudra se reposer dans mes bras. Alors je le caresserai sans fin.

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5 réflexions sur « Tomber amoureux de son personnage ?! »

  1. euh, je suis totalement stupéfait par ta chronique.
    J’ai toujours été un grand admirateur de l’oeuvre de caillebotte. Ses compositions audacieuses, ses cadrages insolites m’ont toujours fait penser qu’il était (et est toujours) un des plus modernes. J’ai aussi toujours éprouvé un drôle de sentiment face au personnes et personnages qu’il peint… comme si se cachait quelque chose dans le regard du peintre qui se dévoile très difficilement pour le regardant-regardeur fixer sur le motif que représente la toile peinte.
    Et puis un jour, genre il y a trois ans, glandouillant sur internet, faisant des recherches sur des artistes, je suis tombé sur une photo (un portrait de 1878) de lui. J’ai été totalement stupéfait (subjugué ? ) par son regard… Je me suis mis à en chercher d’autres, et au file de mes trouvailles il s’est passé quelque chose d’incompréhensible et de très troublant… je suis aussi tombé amoureux de cet homme. Un désir irrépressible de le rendre vivant, — ou de trouver à l’identique, ici bas, un homme vivant, avec le même regard, la même stature, la même passion et « condition sociale » que Caillebotte.
    Quelques années après j’en suis encore troublé… et tu comprendras à quel point la lecture de ton billet me renverse et me stupéfait !!!!
    ça ne m’est jamais arrivé avec d’autres artistes, qu’ils soient avérés homosexuels ou non — pourtant Dieu sait que j’admire un nombre important de peintres.
    Quelle chose étrange…
    Je te remercie en tout cas pour tes photos, dont certaines que je n’avais jamais vues.
    Au plaisir de te lire
    Régis

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    1. Hello Régis !
      N’est-ce pas qu’il est touchant ? son visage exprime autant sa générosité que ses angoisses profondes. Même ses traits sont sincères !
      Content de rencontrer quelqu’un qui ressente la même chose que moi… mais nous ne sommes pas seuls : Marie Berhaut, l’historienne de l’art qui a exhumé Gustave Caillebotte des oublis de l’histoire dans les années soixante disait de lui que c’était l’ »homme de sa vie » ! J’espère que mon amour pour lui te fera vibrer comme tu le désires dans le roman, mais je pense que ça devrait te plaire…
      Au plaisir, et n’hésite pas à me solliciter.

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