Sensualité des raboteurs de parquet.

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ရေးမည်။

En 1875, Gustave Caillebotte alors âgé de 27ans, propose au Salon officiel de peinture et de sculpture Les raboteurs de parquet. Le peintre comme le tableau semblent sortir de nulle part tant ils sont jeunes et novateurs. C’est bien sûr un refus à tant de nouveauté qui accueille la toile, présentée l’année suivante à la deuxième exposition impressionniste. Je vais livrer ici une lecture documentée mais personnelle. D’autres sont tout aussi légitimes, la mienne oriente mon roman et aussi ce blog.

Les critiques et les partisans se déchaînent : « le sujet est vulgaire sans doute, mais nous comprenons qu’il puisse tenter un peintre […] Ces robustes gaillards, qui mettent de côté tout costume gênant […], livrent ainsi à l’artiste désireux de faire une étude de nu, un torse et un buste que les autres corps de métier n’exposent pas aussi librement. Les raboteurs de M. Caillebotte ne sont certes point mal peints et les effets de perspective ont été bien étudiés par un œil qui voit juste. Je regrette seulement que l’artiste n’ait pas mieux choisi ses types, ou que du moment où il acceptait ce que la réalité lui offrait, il ne se soit pas attribué le droit contre lequel je puis l’assurer que personne n’eût protesté, de les interpréter plus largement. Les bras de ses raboteurs sont trop maigres, et leurs poitrines sont trop étroites. Faites du nu, messieurs, si le nu vous convient […]. Mais que votre nu soit beau ou ne vous en mêlez pas. »
Cette critique de Louis Enault ne laisse pas d’étonner. Certes elle souligne le caractère documentaire de l’œuvre, et l’on peut à cet égard la rapprocher des Blanchisseuses de Degas. Même enquête soignée rendant tout à coup spectaculaire un labeur devenu exotique à force d’être invisible. Ainsi les couteaux et les copeaux sont étudiés à la perfection.
copeaux-raboteurs

Mais on est loin d’un regard politique ou social comme chez Courbet. Ces hommes travaillent et c’est tout. Pas de pathos romantique non plus. La lumière est douce et généreuse, en contrejour léger et bannit tout clair-obscur. Pas grand-chose d’impressionniste non plus : le traitement est plutôt réaliste. Dans la critique d’Enault, il y a surtout, ce reproche insensé de ne pas avoir figuré des hommes musclés, virils, massifs. Sans doute que les modèles de Gustave, qui n’a pas été chercher son sujet plus loin que dans sa propre maison en travaux, étaient bâtis aussi finement. Pourquoi lui en faire le reproche ?

Il faut reconnaître que le spectacle de ces trois hommes torse-nu est troublant. D’abord la composition : deux hommes à genoux, les bras tendus vers le spectateur s’affairent en parallèle à la tâche harassante du rabotage. Le peintre (et le spectateur donc), voit la scène en plongée, de sorte qu’il domine les ouvriers. Ils apparaissent alors comme soumis, presque implorants. Mais les courbes des bras « trop fins » sont tout à coup élégantes. Un peu comme des danseurs. S’il y a de l’effort, il est ici magnifié simplement, par la description subtile du geste. Le troisième, isolé par la large surface de parquet déjà poncée, est courbé lui aussi à la recherche du couteau très à sa gauche. La torsion qu’il doit faire, donne à son bras dans le prolongement du dos, un très beau mouvement. Ce qui a dû choquer les contemporains de Caillebotte, c’est qu’il n’a pas hésité à lui couper la jambe pour cadrer au plus serré la scène. Cela lui donne un effet dynamique que les photographes et les cinéastes utiliseront abondamment par la suite. De même, au fond, les lambris qui ferment sèchement l’espace, sont coupés très bas. Le point de fuite d’une perspective très marquée (exagérée en un effet « plan incliné ») par les lattes et les murs, s’en trouve éjecté en dehors du tableau (procédé qu’utilisera souvent Caillebotte).
pers des raboteurse
Cette suppression du point d’ancrage visuel crée un flottement (d’autant que, malgré la forte densité de lignes fuyantes, le point de fuite n’est pas rigoureux) ; à l’époque, sûrement un malaise : c’est une vision orientale qui privilégie le mouvement de l’œil et l’empêche de s’étendre au-delà des raboteurs. Du reste, l’horizon est fermé par le mur lambrissé donc, mais aussi par la fenêtre. Elle est un véritable piège.

La fenêtre est un motif privilégié des peintres, et surtout des peintres impressionnistes. Pour Renoir, elle est « …une découpe, un espace d’ouverture dans un monde fermé qui draine la vision et la dirige vers l’espace du monde. Elle est comme un canal par lequel s’échappe l’imaginaire, l’appétit de vivre, le besoin d’exister. » Ici, elle est fermée, barrée par la rambarde, trop morcelée pour laisser deviner l’espace extérieur. Le regard se désespère de ne pouvoir, à l’instar des ouvriers, échapper à autant d’enfermement. Car toutes les lignes de force contraignent et enferment chaque raboteur dans son espace de travail.
pers2
Ils ne peuvent s’y soustraire et semblent résignés à accomplir leur tâche. Un autre piège, plus perfide, guette les malheureux : la bouteille et le verre de vin. Volontairement surdimensionnés, ils contiennent en guise de vin un liquide opaque et noir.
raboteurs-bouteille J’aurai l’occasion de revenir sur cette couleur obsessionnelle chez Caillebotte. Le vin est une fausse liberté, un danger.

Alors, comment ne pas mourir, ne pas dépérir dans cette prison-travail de l’ouvrier, subtilement rappelée par le jeu de rayures du sol telles des barreaux, et les rectangles implacables des lambris ? Par ce qu’il y a de plus formidable dans l’homme : l’amitié, la fraternité. Les deux hommes proches s’échangent un regard complice, échappatoire de leur dure condition. Ensembles, ils tiendront.
raboteurs-regards Mais, comme leur geste, le regard est plus qu’amical : il est tendre. Parce qu’une infinie douceur émane des deux corps, douceur étrange rehaussée par la lumière dorée, si douce elle aussi. Cette lumière est omniprésente dans les intérieurs de Caillebotte. Elle atténue, neutralise les violences, les angoisses, les doutes que les compositions bizarres, presque baroques, ne manquent pas de provoquer. C’est une lumière de printemps qui caresse les corps, caresse que je me prends à vouloir donner à ces bras forts et délicats. Tout Gustave est là, dans cette union de l’énergie désespérée et de la douceur infinie, inséparables. Elle s’exprime toujours autour du travail, du geste sûr du travailleur, une valeur essentielle de Gustave, apprise de cette bourgeoisie de province et transmise par sa famille.

Gustave porte un regard lucide sur son époque, ses castes, mais n’omet jamais d’aimer les hommes, tendrement, en leur rendant toute leur humanité. Une forte raison de mon amour pour lui !

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7 réflexions sur « Sensualité des raboteurs de parquet. »

  1. Magnifique tableau, et commentaire très juste à mon avis. Ce qui me fascine dans cette peinture, c’est la couleur dorée, qui sublime et le parquet et la peau des trois hommes. Elle donne une dimension quasi spirituelle à cette scène…

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  2. Cérébrales et charnelles, tes analyses, zphyr.
    Tu es très convaincant quand tu parles de l’effet de prison créé par le regard en plongée, par les barreaux convergents et verticaux des lattes, par les lambris horizontaux et la cage gracieuse de la rambarde.
    Très convaincant aussi quand tu parles des raboteurs eux-mêmes. Il peut aller se rhabiller, Louis Esnaut, avec son éloge des musculatures académiques. Ici on a de beaux jeunes ouvriers pour de vrai. Cette lumière sur leur peau qui fait écho à la chaleur du bois, ces chevelures vigoureuses et touffues, ces muscles fins qui font d’eux des Apollons du travail et pas des Hercules de fantaisie, un détail comme le haut d’un caleçon clair qui semble apparaître entre le pantalon noir et la peau d’ambre du raboteur de gauche, quelle élégance et quelle sensualité ils dégagent !
    Et le regard échangé entre les deux raboteurs du premier plan : tout à fait d’accord avec ta formule, zphyr, un regard « qui fait tenir », une touche de douceur du peintre aussi, comme si des ouvriers, aussi beaux dans leurs efforts et la maîtrise de leur travail, l’aidaient à tenir un sujet neuf et à oser subtilement peindre un désir interdit sur la toile. Effleurement de la lumière dorée et du pinceau.
    Social et sensuel, ce tableau. Tu nous aiguises le regard par ton amour de Gustave Caillebotte.
    Les raboteurs deviennent ici des allumeurs du parquet à coups de rabot et laissent des copeaux transfigurés . La lumière semble complice de leur travail, elle les caresse comme le peintre.
    Ton analyse est si personnelle et si troublante, zphyr, qu’on a envie d’aller au Musée d’Orsay pour voir le tableau pour de vrai ( je ne l’ai jamais vu), et envie de lire ton roman aussi.
    Pierrot

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  3. Hello zphyr! Passionnant article et passionnant blog. Merci de me l’avoir fait connaitre!J’avais juste une petite demande: serait-il possible de s’abonner à ton blog pour pouvoir être informé des nouveaux posts? Ce serait plus simple.

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  4. Merci tous les trois pour votre enthousiame !
    @Tyvaneir : je n’ai pas trouvé de façon de t’abonner au sujet. je t’enverrai par mail une alerte pour les prochains articles.
    @Fennec : L’or est toujours associé au gris chez Gustave, une façon de rendre sensible les intérieurs bourgeois. Mais il les projette aussi à l’extérieur et en fait des éléléments de douceur, comme pour un crépuscule atténué.
    @pierrot : Tu es plus lyrique que moi, est-ce possible ? Content de t’avoir émoustillé sur le parquet en feu ! Cérébral et charnel : une définition parfaite de ce que je suis !

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  5. Salut, cérébral et charnel zphyr,
    Lyrique, oui, quand j’aime. Est-ce que tu vas comme pour les « Raboteurs » commenter plusieurs tableaux de Gustave Caillebotte ?
    J’ai une question sur ton roman : tu écris quelque part dans ce blog qu’il y a un narrateur et Gustave C. . Est-ce par les toiles de Gustave que tu les fais se rencontrer ? Lors d’une expo ? Coup de foudre via la peinture ?
    Je suis content de voir qu’on est nombreux à aimer ton blog.
    Pierrot

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  6. Salut pierrot.
    Pour te répondre : oui, je compte bien interroger, puis m’approprier plusieurs toiles de Gustave, celles qui montre le plus les points forts de son expression, et de sa personnalité.

    Pour le roman, j’ai créé un personnage narrateur qui rencontre Gustave vers 1879, au plus fort de son engagement pictural. S’il tombe amoureux de l’homme en premier lieu, il va très vite chercher dans ses oeuvres ce que l’objet de son amour se refuse à révéler. Navigant entre ces deux eaux, il apprendra à le protéger de ses démons, repoussant la mort au plus tard, même si ce tard est tristement bien tôt (45ans).

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